Mélenchon en 2001
J'ai déjà évoqué le Mélenchon de 1995 dans un journal de tendance du PE et aujourd'hui je le retrouve sur Politis en 2001. Il était ministre et il jouait son rôle : s'adresser à l'extrême-gauche. J-P Damaggio
TRIBUNE
Après Chirac, Arlette? par Jean-Luc Mélenchon*
La droite s'en pourlèche, la gauche gouvernementale s'en ombrage : la menace électorale de l'extrême gauche est le hors-d'œuvre imposé de tous les repas politiques. À mon tour d'en dire. D'abord ceci : ce n'est pas une si mauvaise nouvelle que cette entrée en scène. Certes, elle fonctionne comme le miroir déformant des faiblesses de chacune des composantes de la gauche plurielle. Pourtant, mieux vaut une gauche déçue devenue enragée de socialisme plutôt que prostrée d'amertume dans l'abstention. Autre bonne nouvelle : dorénavant l'extrême gauche fonde sa légitimité sur le résultat des élections. C'est nouveau. C'est bien. Dès lors l'enjeu pour toutes les gauches est bien devenu le même : convaincre jusqu'à former une majorité.
Pour moi, Alain Krivine affirme donc avec raison que les voix ne se quémandent pas mais se méritent. Il lui reste toutefois à réaliser que cette injonction le concerne aussi. Car le problème du rassemblement est posé à tous ceux qui veulent devenir majoritaires. Alain Krivine croit-il sérieusement que l'opinion de gauche antilibérale est réduite au seul électorat de l'extrême gauche ? N'est-il pas tout au contraire plus que largement majoritaire parmi la gauche qui vote pour ses partis de gouvernement ? Que disent Krivine et Laguiller à cette majorité ? Qu'ils méprisent son point de vue et qu'ils lui interdisent de gagner ? Et que disent-ils aux électeurs de la Ligue communiste révolutionnaire ou de l'Union communiste internationaliste, leurs partis respectifs : que les travailleurs doivent renoncer aux acquis sociaux que procure pourtant toujours un gouvernement de gauche ? Arlette leur dira-t-elle : puisque Jospin refuse de réquisitionner les usines qui licencient, il faut interdire un gouvernement qui instaure les 35 heures sans perte de salaires ou la couverture maladie universelle ? Arlette peut-elle entendre que cette réquisition est peut-être une fameuse bêtise ? C'est cette logique sectaire que nous avons refusée jusqu'au bout en fondant au parti socialiste, en France et en Europe, la Gauche socialiste. À l'injonction nous préférons la persuasion mutuelle. Je n'en demande pas tant à mes camarades trotskistes. C'est bien leur droit légitime de vouloir rester communistes à l'ancienne. Raison de plus pour attendre d'eux qu'ils respectent leur propre programme. Car le trotskisme est aussi une longue histoire héroïque de lutte contre les crimes politiques du stalinisme. Pourquoi se renier à présent ? Or la tactique choisie par Alain et Arlette a déjà été expérimentée dans le passé. Et c'est en réaction au désastre qu'elle engendra à l'époque que Léon Trotski fonda un nouveau parti, celui dont Alain et Arlette se veulent les continuateurs ! La leçon de cet épisode intéresse encore toute la gauche car c'est celle de la plus grande catastrophe politique du siècle : la victoire du nazisme en Allemagne. Devoir de mémoire politique. Tandis que montait la menace nazie, le parti communiste allemand, sous les ordres de Staline, étrennait une tactique démente de dénonciation (jusqu'à l'agression physique) contre les socialistes désignés comme « frères jumeaux du fascisme ». Ce sectarisme baptisé « classe contre classe » alimenta évidemment sa réplique social-démocrate, chacun des deux nourrissant l'autre. Les nazis ne firent qu'une bouchée de ces siamois enragés à s'entre-détruire alors même qu'une solidarité minimale entre eux aurait stoppé les chemises brunes.
Bien sûr, le danger n'est pas le même aujourd'hui. Mais la tactique choisie est identique. Les socialistes seraient les frères jumeaux du libéralisme ! Bonnet blanc et blanc bonnet. Pas besoin d'être grand stratège pour comprendre le résultat que cela promet pour un second tour électoral. Mais puisque Chirac et Jospin, c'est du pareil au même, où est le problème ? Certains staliniens allemands avaient même précisé : « après Hitler, Thaelman (le secrétaire général du PC)». De ce calcul dément, Thaelman fut la première victime, la tête tranchée par les nazis ! Irresponsables encore ces nouveaux trotskistes quand ils disent : «Les électeurs choisiront bien tout seuls ce qui leur convient le moment venu. » Car c'est le devoir et la responsabilité de chaque parti de gauche de militer pour convaincre en toutes circonstances de ce qu'il est juste de faire du point de vue de l'intérêt général des travailleurs. Ici, l'intérêt général, c'est le rassemblement. Marcher séparément, frapper ensemble. Ce que Léon Trotski lui-même nommait le «Front unique ouvrier» dans le programme de fondation de son parti.
Entre Chirac et Jospin, du point de vue des salariés, l'abstention est une faute. Pour un militant de gauche conscient, c'est une trahison. C'est donc le moment de rappeler quelques fondamentaux, avant qu'il ne soit trop tard. Le report de vote au second tour n'a jamais voulu dire ralliement au point de vue du candidat de gauche le mieux placé. Aucun socialiste ne devient communiste quand il vote Hue au deuxième tour dans sa circonscription. Et vice versa dans mon canton. La «discipline républicaine» n'est ni un acte de contrition ni une conversion. C'est une solidarité de refus contre ceux dont on ne veut absolument pas l'élection. C'est la forme démocratique de ce qui se réglait hier dans la guerre civile.
Au premier tour on choisit, au second on élimine. Mais quand on refuse d'éliminer on dit aussi qui on choisit vraiment !
* Jean-Luc Mélenchon est ministre délégué à l'Enseignement professionnel.
Politis 17 mai 2001