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Vie de La Brochure
26 mars 2017

Michel Foucault par Georges Labica

labica-Georges

J’ai sur ce blog beaucoup travaillé à présenter des textes sur Michel Foucault. Au moment de sa mort, sur la revue Politique aujourd’hui, tenue par une frange de la gauche critique, le philosophe marxiste, Georges Labica prend la plume pour un texte glorificateur. Il m’est arrivé de lire Labica mais quand aujourd’hui je reprends son propos sur Foucault je m’étonne moins des errements de la pensée « révolutionnaire ». « Le dérangeur » ne peut pas être un titre de gloire quand, déranger les champions du système, consiste à les remettre en place sur un cheval plus moderne ! Et Labica est soulagé : « il ne cachait pas sa dette envers le marxisme ». Foucault et d’autres ont contribué à renouveler l’idéologie dominante pour que le capitalisme devienne séduisant ! Sur ce point c’est un tour de force incroyable que je reconnais. Mais que je combats aussi. JPD (sur la photo : georges labica)

 

Politique Aujourd’hui n° 5 juillet-août 1984

Le dérangeur

Avec la mort de Michel Foucault, c'est une des pensées les plus fécondes de notre temps qui s'interrompt brutalement. Parti de Sartre, dont il disait « il a été notre loi pour penser et notre modèle pour exister », il s'était résolument retourné contre lui. On se souvient des « quatre capitaines » (Althusser, Foucault, Lacan, Lévi-Strauss), montés en épingle par la presse, il y a une quinzaine d'années, qui proclamaient la « mort de l'homme » et faisaient des « structures » le concept gouverneur des sciences sociales. Le terme de structuralisme devenait, du même coup, une véritable machine de guerre cherchant à masquer et dévier ces renouvellements profonds sur lesquels nous vivons encore. Dans le cas de Foucault, les caricatures faisaient bon marché de ses propres engagements d'humanisme pratique, prouvant à l'évidence que la leçon de Sartre n'était pas perdue pour lui.

Aussi bien Foucault est-il celui qui a donné à l'interdisciplinarité sa charge la plus forte, en démontrant que la philosophie ne trouvait son plein sens qu'a adresser à ses ailleurs et à provoquer les circulations conceptuelles. De même qu'autrefois les philosophes se rendaient sur le terrain des mathématiques, de la physique ou de la biologie, Foucault ne craignit pas de s'engager en économie ou en linguistique. Ce faisant, en travailleur infatigable qu'il était, en curieux insatiable, il contribuait, plus que tout autre, à faire sortir la philosophie des ghettos du spiritualisme et de l'anthropologie molle.

Il avait compris que la philosophie est indissociable de l'histoire. Et, malgré des critiques, dont le bien-fondé ne fut pas toujours reconnu, il ne cachait pas sa dette envers le marxisme, créditant Marx, à l'orée de l'Archéologie du savoir, de «la mutation épistémologique» de l'histoire. Sa vision du «hérissement de la discontinuité», liquidait la traditionnelle histoire des idées et détectait, dans les ruptures les moins visibles, la production des savoirs, elle-même jamais indifférente aux effets de pouvoir. La mesure de cet apport, la méthode de mise à jour des épistèmes et de leurs lignes de forces qui structurent, pour une époque, les comportements et les modes de pensée, n'a sans doute pas été complètement prise. Elle renouvelle la théorie des idéologies.

C'est pourquoi, il n'est pas vain de dire que Foucault a rempli éminemment la fonction philosophique, celle du renversement des tabous intellectuels, celle de l'ouverture à notre modernité des champs inexplorés que sont, entre autres, la folie, la prison ou la sexualité. Il a été l'empêcheur de penser en dogmes et en quiètes certitudes, le dérangeur. Et déranger est la fonction de la philosophie.

Georges Labica

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