Jean Bruhat et Politique aujourd'hui
J'ai évoqué dernièrement un article de Politique aujourd'hui avec lequel je n'étais pas d'accord (ce qui ne remet pas en cause l'apport important de cette revue). Il se trouve que je viens de relire ce texte de Jean Bruhat au sujet de la naissance de la dite revue. J'ai toujours aimé Jean Bruhat pour ses chronqiues sur l'Humanité. Son témoignage évoque François Hinker qui à la fin de sa trop courte vie... était devenu un pilier de Politique aujourd'hui. J-P Damaggio
Jean Bruhat et Politique aujourd’hui
« Fin 1968, Paul Noirot que j'avais connu à Démocratie nouvelle décide de lancer une nouvelle revue intitulée Politique aujourd'hui, ouverte à des communistes et à des non-communistes. Dans l'ensemble, même si je suis amené à formuler quelques réserves, le programme proposé me satisfait et sans faire partie du comité de rédaction, j'accepte de figurer parmi ceux qui, considérant cette « entreprise » comme « nécessaire », avaient appelé à la soutenir dès l'été. Parmi les quelque cent cinquante personnalités venues des milieux universitaires, scientifiques et techniques qui patronnent la revue, près de la moitié sont des membres du Parti communiste. Or, dès le 21 décembre 1968, Jacques Chambaz condamne Politique aujourd'hui dans L'Humanité. Et voilà que le 17 janvier 1969, le B.P. du P.C.F. dénonce à son tour la revue comme «préparant en définitive une ligne révisionniste de droite». (Hélas ! qui pourrait bien échapper à l'accusation de révisionnisme puisque dans notre « langue de bois », il y a toutes sortes de révisionnismes, de droite, de gauche, du centre ! Comment, dès lors, se dérober ? On est toujours le révisionniste de quelque chose ou de quelqu'un !)
Au cours des journées d'études des 18 et 19 janvier 1969 à Pantin, Roland Leroy renouvelle la condamnation de Politique aujourd'hui, ajoutant que les cellules auxquelles appartiennent les communistes fourvoyés sauront leur rappeler que personne n'est obligé d'être membre du Parti et que si les camarades «revendiquent la liberté de combattre le Parti en toute indépendance à son égard, on pourra leur donner cette liberté et cette indépendance». Dès lors, le problème est posé devant la cellule de Sorbonne-lettres. J'éclaire les documents qui sont dans mon dossier par quelques propos de François Hincker. Celui-ci, arrivé à la rentrée 1968, et donc en quelque sorte extérieur à l'histoire récente ou plus ancienne de la cellule, en devient le secrétaire. La cellule, en raison des mutations, n'a plus l'esprit critique qui avait été le sien en 1958. Mais elle vient d'encaisser coup sur coup mai 1968 et la Tchécoslovaquie. Certains approuvent la direction du Parti, mais nous sommes un certain nombre d'« oppositionnels » à soutenir l'initiative de Politique aujourd'hui. Ainsi de Culioli ou de Rozenberg, dont les désaccords étaient devenus aigus depuis le mouvement de mai, et surtout de Madeleine Rebérioux, qui considérait qu'il n'y avait pas de contradiction entre l'appartenance au Parti et le fait d'écrire dans Politique aujourd'hui.
Que le lecteur ne s'y trompe pas. La question est, du point de vue communiste, fondamentale : un communiste peut-il soutenir une revue non contrôlée par le Parti et à plus forte raison y collaborer ? La réponse du B.P. a été, nous avons pu le constater, un non catégorique, formulé dès le 17 janvier. François Hincker, tout en approuvant la décision du B.P., était embarrassé. Il songeait à sa cellule. Nous avons d'ailleurs alors tous les deux, mais à titre privé, échangé une correspondance dont je puis dire, quand je la relis aujourd'hui, qu'elle était émouvante. On aurait tort de croire que les communistes sont en marbre. Hincker, qui approuvait à l'époque la politique du Parti et, en particulier, le « nouveau cours » qui paraissait se dessiner, tentait de privilégier le débat. De façon générale, et mes entretiens avec Hincker et H. Fiszbin, qui était secrétaire adjoint de la fédération de Paris, me le confirment : la Fédération de Paris était plus ouverte que la direction qui, par l'intermédiaire de Chambaz, cherchait à trancher au plus vif. Ces nuances sont sensibles. Dans un article de France nouvelle du 12 février, Henri Fiszbin, qui avait déjà la réputation d'un certain libéralisme, ne peut moins faire que de s'aligner tout en rappelant que le manifeste adopté à Champigny répondait à un certain nombre de questions. Le 14 février, la cellule Sorbonne-lettres doit se prononcer. Elle décide de demander «fermement» aux camarades concernés de « retirer leur participation et leur soutien à la revue ». Une semaine de réflexion nous est laissée. Puis, le 27 février, des sanctions sont prises. Madeleine Rebérioux, bouleversée, refuse de s'incliner. Elle est temporairement exclue. Elle ne reviendra plus au Parti, mais nous la retrouverons à nos côtés dans tous les combats.
Quant à moi, ne voyant aucune issue en dehors du Parti, je m'incline devant la sommation qui m'est faite. Mais je décide de transmettre au secrétariat du Parti et par la voie hiérarchique une déclaration que j'avais développée devant la cellule. Je crois devoir en reproduire l'essentiel, car elle est très révélatrice de mon état d'esprit d'alors. Je souligne d'abord que «les événements qui ont secoué le mouvement communiste et ouvrier international posent à chaque communiste en particulier et à chaque parti communiste en général un certain nombre de questions dont quelques-unes me semblent à tort ou à raison appeler un grand effort de réflexion et d'approfondissement doctrinal». En conséquence, je choisis quelques questions à titre d'exemples : « Comment expliquer l'intervention du P.C. de l'Union soviétique dans les affaires intérieures du P.C. de Tchécoslovaquie ? Cette initiative n'exige-t-elle pas que nous réfléchissions sur le problème plus général de la désagrégation de l'unité du mouvement communiste international, et à la façon dont s'organisent les relations entre États socialistes ? N'est-ce pas tout le problème de l'apparente contradiction entre les impératifs de l'internationalisme prolétarien et les exigences des réalités nationales ? Est-il exact d'attribuer comme le font trop souvent les communistes soviétiques les divergences entre les partis communistes et les États socialistes aux effets d'une pression ou des intrigues de l'impérialisme — cette pression et ces intrigues étant évidemment une donnée de fait dont tout communiste doit tenir compte ? N'y a-t-il pas là comme un retour à certaines démarches caractéristiques des méthodes staliniennes condamnées par le XXe congrès du P.C.U.S. ? »
(pages 219-220 de Il n’est jamais trop tard, souvenirs, Jean Bruhat, 1983)