Elena, Tina et Gerda
Gerda Taro, je l'ai déjà évoquée au moment de son enterrement en 1937 qui va intervenir 6 mois après cette rencontre avec Tina Modotti rapportée par Elena Poniatowka. D'autant plus émouvant et tant pis si Robert Capa y perd un peu de sa gloire ! J-P Damaggio
Un beau site à consulter : ICI
Elena Poniatowska, Tinisima (1992 traduit seulement en 2014 à L’atinoir
Pages 623-624
Barcelone 7 mars 1937 :
« Sur le Paseo San Juan, à l’angle de la rue Corcega, Tina tombe sur Gerda Taro. Toujours souriante elle lui dit :
« Maria, allons sur les ramblas, je t'offre un café. Tina est sur le point de refuser.
— Ça te fera du bien, viens.
— Et ton compagnon ?
— Bob ? Il est resté à Paris, c'est fini entre nous ; c'est un type frivole. Tu sais ce qu'il lit ? Balzac, Proust, Goethe? Tu parles ! Rien que des romans à suspense. Moi, ce sont des hommes plus intellectuels qui m'intéressent. Maintenant, ma passion ce n'est plus Capa, c'est la photographie. »
Dans ce café, en face du Liceo, Gerda continue à lui ouvrir son cœur. Tina se dit : « Comme elle est impudique ! », mais elle l'écoute avec curiosité.
« Tu vois, il veut qu'on mette tout en commun, mais, les photographies que nous prenons ensemble, il les signe "Robert Capa". Il ne mentionne jamais mon nom. Ou alors très rarement. Il s'attribue tout ce que je fais. Dans les journaux et revues, Regards, Vu, The Illustrated London News, Berliner Illustrierte, son nom apparaît, pas toujours d'ailleurs, mais le mien n'y est jamais, jamais, jamais, et j'en ai marre parce que je travaille autant ou plus que lui et que je suis aussi bonne ou meilleure que lui. Même si lui est très bon pour saisir des expressions, des attitudes, ça je le reconnais. Tu te souviens de ses premières photos en Espagne ? Tu connais le quartier de Vallecas ? Tu as vu la misère de ces gens qui dorment dans le métro ? C'est sordide, c'est horrible, ils vivent tous dans la rue, ils crèvent tous de faim. Bob les a pris en photo la première fois qu'il est venu en Espagne. »
Sur le front, Tina avait vu Robert Capa et Gerda Taro passer toute la journée le visage derrière l'appareil, d'abord une Eyemo avec laquelle ils filmaient à l'unisson, ensuite, lui avec son Leica, elle avec un Rolleiflex. « Quel beau couple ! », avait-elle pensé, « lui, brun; elle, avec les cheveux courts, flamboyants. » Elle les avait vus travailler côte à côte pendant des jours entiers, indifférents au danger. Et maintenant, Gerda disait qu'ils ne sont plus ensemble.
« Il faudrait que je sois folle pour me marier. Je veux mon indépendance, je veux un nom pour moi ; je ne veux pas être l'ombre de Capa, la propriété de Capa. Je vais être plus respectée, plus célèbre et plus connue que lui, tu verras. Je me fais des amis plus facilement que lui; c'est moi qu'ils viennent chercher, c'est moi qui compte à leurs yeux. Tous les bataillons m'invitent à manger, Thaelman, Edgar André, Lincoln. Bob est toujours en compétition avec moi. J'en ai marre d'être son bras droit. La relation entre l'homme et la femme sera toujours une relation de pouvoir; c'est pour ça que je ne me marierai jamais. Et encore moins avec Bob. Dis-moi, tu connais Gisèle Freund?
— Non, mais je sais qui c'est.
— Elle est formidable, vraiment formidable, une grande photographe, une femme généreuse de son temps, de son savoir. Et Germaine Krull, tu la connais ? C'est la femme de Joris Ivens, elle a photographié des usines, des tuyauteries, des fraiseuses, ce genre de choses. Elle est bonne pour tout ça, l'architecture, l'industrie, bonne photographe, je veux dire. Tu ne la connais pas ? Dis-moi, tu as réussi à avoir un visa pour la Russie ? Je veux y aller, mais la Chine aussi m'intéresse, eh, tu n'as pas idée comme je suis fascinée par la Chine ! Je m'y rendrais en courant. Tu aimes bien Franck Borkenau, le Suisse? Ah la la, Maria, tu aurais dû voir la tête d'Hailé Sélassié à Genève devant la Société des Nations ! Si quelqu'un fait l'effet d'une mouche dans la soupe, c'est bien lui ! Tu t'imagines avoir un empereur comme lui? Pauvres Éthiopiens. La première fois que je suis venue à Barcelone, j'ai photographié plein de christs renversés, de Sacré-Coeurs décapités et de vierges égorgées. Dis-moi, j'adorerais te montrer mes photos, je suis sûre que tu as un très bon regard. Dis-moi, tu ne trouves pas qu'il y a beaucoup de divisions entre miliciens? J'ai vu qu'ils se jalousent, qu'ils se mettent des bâtons dans les roues, tu n'as pas remarqué, toi? »
Gerda parle sans arrêt et passe du coq à l'âne comme une gamine enthousiaste. »

