Rapport sur le Burn out par François Ruffin
Je ne sais pas si d'avoir mis ce rapport sur ce blog (et d'en pulier ci-dessous l'avant-propos) apportera des lumières à quelqu'un mais il risque de se perde dans la tome de documents de l'Assemblée nationale. François Ruffin en est fier et l'explique dans Fakir. Il a raison. J-P Damaggio.
Rapport sur le Burn out par François Ruffin
AVANT-PROPOS
Introduction - Le déni
« C’est un problème de santé majeur », diagnostique le psychiatre Patrick Légeron, auteur d’un rapport sur le burn out pour l’Académie nationale de Médecine. L’OMS, l’Organisation mondiale de la Santé, pointe le stress comme premier risque pour la santé des travailleurs dans le monde. Et nous avons ce paradoxe extraordinaire : le tableau n’est fait que de maladies somatiques. Il exclut les troubles psychiques, n’en reconnaît pas un seul. Alors que ces affections mentales apparaissent comme un risque majeur pour les salariés. C’est un décalage inacceptable. »
Et de trancher : « Je pense qu’une reconnaissance est absolument nécessaire, et l’Académie est très intéressée par cette démarche ».
Les troubles psychiques liés au travail forment, aujourd’hui, le continent invisible des maladies professionnelles : seules quelques centaines de cas sont reconnus chaque année. Contre des centaines de milliers de burn out qui se produisent dans le même temps.
Ce gouffre suscite une incompréhension pour les victimes : « Je n’ai toujours pas compris cette difficulté, cette impossibilité, à me faire reconnaître en maladie professionnelle. Pour que ce soit Lidl qui paie. Mais tous les médecins m’ont dit : « Ne vous lancez pas là-dedans, c’est ‘hors tableau’, ça va être très très compliqué ». Et mon avocate pareil. Donc, aujourd’hui, se faire reconnaître, c’est mission quasi-impossible. »
Cette non-reconnaissance empêche une digne réparation, financière, des victimes, avec une rente versée par l’entreprise, la prise en charge à 100 % de ses frais médicaux.
Mais elle obère aussi la guérison psychologique : la faute demeure du côté du patient. C’est lui qui est malade, qui n’a pas su s’adapter. Et non le management qui s’est révélé délétère, la hiérarchie fautive, l’organisation malade : « Les collègues policiers me disent : « ça nous permettra de nous reconstruire », estime Alexandre Langlois, du syndicat Vigi-Police. « Me dire que je ne suis pas fou, que c’est un contexte professionnel qui me rend comme ça ».
Des centaines de milliers de travailleurs, souvent parmi les plus motivés, les plus attachés à leur travail, sont brisés, évacués de la vie active, temporairement ou définitivement. A l’échelle du pays, la perte est énorme. Les effets du stress coûteraient 2 à 3 % du PIB (même si l’enjeu comptable n’est pas la motivation du rapporteur). Côté employeur, c’est le silence.
« C’est tellement tabou dans les entreprises, aujourd’hui, juge Flore C., Directrice des Ressources Humaines passée par la grande distribution, un centre d’appel, l’industrie. C’est le sujet interdit. Nous, en tant que RH, on n’a même pas le droit de prononcer le mot ‘stress’. Quand, chaque année, avec les syndicats, on fait le point sur les risques psycho-sociaux, on ne doit pas prononcer ce genre de mots. C’est pour ça que, quand je vois le tabou autour de ça, le manque d’engagement réel des directions, je me dis : à part mettre en place des sanctions financières lourdes, je ne vois pas ce qui pourrait motiver les boîtes ».
Dans un rapport rendu au Premier ministre, en 2010, « Bien-être et efficacité au travail », alors DRH chez Danone, Muriel Pénicaud émettait comme première proposition : « 1. L’implication de la direction générale et de son conseil d’administration est indispensable. »
Mais quid s’il ne s’implique pas ?
Quid si, au contraire, la direction s’oppose à la moindre mesure ?
La gratuité équivaut, en l’état, à une impunité.
Des directions d’entreprise peuvent maintenir pression, surcharge de travail, évaluations vexantes, elles peuvent produire des « inaptes » à la pelle, elles n’en paient pas le prix, ni pécuniaire ni moral. Elles ne sont pas sanctionnées. Leurs victimes ne sont même pas reconnues comme telles. C’est un permis de détruire, de détruire mentalement, et parfois de tuer.
Le « broyeur silencieux », comme le nomme la CGC, peut continuer de tourner. Même un suicide, même une série de suicides, ne remet pas en cause le management.
Le déni se poursuit.
Dans le centre d’appels Coriolis, crises de larmes, dépressions, arrêts maladie, démissions se suivent et se ressemblent sans que rien n’entrave la fuite en avant du turn-over : « Le stress au travail, il faut faire comme si ça n’existait pas. On nie l’évidence ». À la Caisse d’Épargne, une directrice d’agence peut se jeter sous un train, un responsable mettre fin à ses jours, un contrôleur de gestion surchargé mourir d’une crise cardiaque en plénière des résultats, quel conseil reçoit, après cela, un analyste risques au bord du craquage et qui s’en va supplier son supérieur ? « Il n’y a pas de mal à se faire aider par des antidépresseurs, des anxiolytiques, du Lexomil, etc. », le management s’apparentant ici à une pharmacie.
Chez Lidl, malgré l’AVC du directeur, le burn out de deux cadres, et surtout, surtout, la pendaison de Yannick Sansonnetti, le 30 mai 2015, dans la chambre froide de l’entrepôt, que constatent l’encadrement, les syndicats ? « Même sa mort n’a servi à rien, tout a continué comme avant. »
Voilà pourquoi notre rapport comporte de longs témoignages : non pour susciter de la compassion, mais pour mesurer l’ampleur de ce déni.
Mais aussi d’un autre déni.
Pas que dans les sociétés, mais aussi dans la société.
« Même un suicide ne remet pas en cause le management », avons-nous écrit plus haut. Mais même un suicide ne déclenche pas une intervention, volontariste, musclée, des pouvoirs publics.
Dans tous les récits rapportés, dans les hôpitaux, chez Coriolis, etc., le plus choquant, c’est une absence. On s’interroge : mais où sont les services de l’État, l’Inspection du travail, la médecine du travail, et même la police, la Justice, qui devraient s’interposer, faire cesser cette maltraitance ?
Ainsi d’un parquet qui classe sans suite, sans la moindre instruction, sans prévenir l’avocat, le suicide d’un agent de la Caisse d’Épargne, avec pourtant une lettre posthume accusatoire. Le président du tribunal de grande instance s’en excuse platement, comme d’une formalité : « On est désolés. On n’a pas traité. »
Et la pendaison de Yannick Sansonnetti pouvait être cent fois évitée : un an avant la tragédie, les syndicats (CGC et CGT) se sont efforcés d’alerter, le responsable de l’entrepôt lui-même a sonné l’alarme, mais en vain. Nul acteur extérieur n’est intervenu. Le « rouleau-compresseur » des audits et contre-audits a avancé, implacable. Le drame est survenu, presque prévu. Et aujourd’hui encore, des employés sont poussés à bout, tout un service administratif à l’arrêt. Sans, à nouveau, que l’Etat ne s’en inquiète. Sans qu’un tiers ne s’interpose entre la direction et les salariés.
Là encore, côté État, aucune remise en cause.
Notre rapport est habité par cette double conviction :
1 - La sanction est la meilleure des préventions.
Avec les chauffards de la route, depuis les années 70, les gouvernements n’ont pas procédé qu’avec de la « sensibilisation ». Qu’il en aille de même, simplement, avec les chauffards du management.
Il faut aux entreprises une incitation très concrète, très directe, au changement, à désormais prêter attention aux risques encourus par les salariés, à prendre les mesures qui éviteront les pénalités, à ne plus considérer les dégâts engendrés comme négligeables. Que le pollueur devienne le payeur. Qu’elles versent une rente à leurs victimes. Qu’elles dédommagent la Sécurité sociale. Qu’elles inscrivent ces pertes dans leur bilan comptable. Et là, nous en sommes convaincus, l’aggiornamento managérial tardera
moins.
Il ne s’agit pas de généraliser. Bien sûr qu’il existe des salariés heureux, des entreprises qui veillent à leur bien-être, et elles constituent sans doute, nous l’espérons, la majorité du genre. Mais quel fou proclamerait : « La plupart des hommes ne sont pas des tueurs. Nous n’avons donc pas besoin de police » ?
2 - La reconnaissance, c’est un voyant qu’on allume.
Comment lutter collectivement, efficacement, contre un mal qui n’est pas nommé dans la bible des maladies, dans le plus officiel des documents ? Comment œuvrer, ensemble, avec les managers, les DRH, les directions, avec les médecins du travail, les médecins tout court, les inspecteurs du travail, les parquets des tribunaux, comment faire reculer un fléau qui n’est pas reconnu ?
*
Nombre de rapports, souvent remarquables, et qui ont ouvert la voie, sont déjà parus sur le sujet, de la Haute autorité de Santé, de l’Académie de Médecine, des députés Yves Censi et Gérard Sebaoun, de l’Institut National de Recherche et de Sécurité, de Lachmann-Larose-Pénicaud, etc., le nôtre ne fait que s’ajouter à cette vaste documentation.
Mais les mots ne suffisent plus.
Le temps des actes est venu.
Pour filer la comparaison entamée plus haut : nous avons à secouer les mentalités, et les textes de lois, comme on l’a fait avec les accidents de la route. Ou, dans un autre registre, avec les agressions sexuelles. Pour que des délits soient pris au sérieux, dans les entreprises comme ailleurs. Pour que cesse le déni.
La reconnaissance des troubles psychiques liés au travail comme maladies professionnelles paraît un premier pas, une base minimale, pourvue d’une force symbolique. Mais elle devra bien sûr être suivie de bien d’autres mesures, de tout un arsenal, plus ambitieux.
Une certitude nous anime : nous pouvons.
Nous pouvons vaincre ce mal.
Il n’a rien d’une fatalité.
Notre pays, notre économie, ne s’en porteront que mieux.