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Vie de La Brochure
20 avril 2018

Henri Guillemin en 68

Henri Guillemin profondément chrétien et profondément de gauche a publié un livre reprenant ses notes et voici celles concernant l’année 68. De 1963 à 1973 il était professeur à Genève donc il n’a suivi l’événement que de loin. Mais avec enthousiasme et déception suite au résultat. Je reprends l’ensemble de ce qui concerne l’an 68 où on retrouve Sollers de Tel Quel où il était la figure majeure, et qui avait alors une tendance plutôt maoïste, Raymond Jean que j’ai beaucoup lu, Juquin, Henri Mitterand, Tolstoï, et à la fin Theillard de Chardin sur lequel Clouscard s’est largement exprimé. J-P Damaggio

Henri Guillemin

PARCOURS (1963-1973, Le Seuil, 1989

 [Avril 1968][1]

Une réunion de spécialistes du langage — des marxistes, dans l'ensemble — avait été prévue à Cluny, dans l'hôtel situé à l'entrée du bourg, près du pont. C'était pendant les vacances de Pâques, et ma famille et moi, nous nous trouvions, à cette époque, pour une quinzaine, dans notre petite maison de La Cour-des-Bois, à peu de distance de Cluny. Henri Mitterand, avec lequel, grâce à Zola, je m'étais lié d'une solide amitié et qui était l'un des organisateurs (je crois, même, l'organisateur principal) de ce colloque, avait insisté — malgré ma profonde ignorance, qu'il connaissait, de la sémantique — pour que je prenne part au déjeuner : «Vous verrez des gens charmants : Raymond Jean, Sollers, Juquin... » Peu de temps auparavant, dans Tel Quel, Sollers avait parlé sans indulgence de mes ouvrages d'histoire littéraire : même pas du Lanson, disait-il ; presque aussi archaïque et dépassé que Sainte-Beuve : «La critique de papa ? Non, la critique de grand-papa. »

J'étais arrivé à l'hôtel un peu trop tôt avant midi, exprès pour causer tranquillement, si possible, quelques minutes avec Mitterrand, et nous étions assis dans le petit salon qui précède la salle à manger. Soudain, une grande silhouette derrière la porte vitrée, et Mitterand me murmure: «Sollers». Il est tout en noir ; pull noir aussi, col roulé. Nous nous levons pour lui serrer la main, et, avant que Mitterand m'ait nommé, je me présente moi-même : «C'est grand-papa.» Sollers marque le coup, d'un mouvement de tête en arrière, et, gentil comme tout, multiplie les excuses : «Vous savez ce que c'est ; on se laisse aller, on va trop fort, le goût de l'effet... » Il rit. Je ris, et nous gagnons gaiement la table, où j'aurai, en vis-à-vis, Juquin, volubile jusqu'à m'étourdir.

Tout le monde parle un idiome auquel je ne comprends à peu près rien ; terminologie d'initiés. A ma gauche, Raymond Jean ; il me témoigne une cordialité qui me touche, et son vocabulaire m'est intelligible.

 

Adjonction de 1987

L'année suivante, Raymond Jean est venu d'Aix à Marseille pour entendre une analyse de l'affaire Dreyfus qui m'avait été demandée par le Centre culturel. Mon estime et mon amitié pour R.J. n'ont cessé de grandir, comme pour cet honnête homme et prodigieux bûcheur d'Henri Mitterand. Quant à Ph.S., ses pitreries successives ont perdu pour moi tout intérêt.

 

4 mai 1968. Genève

Le pasteur Babel me raconte qu'à Lambaréné Schweitzer lui disait : « La nature est un scandale. Divisée contre elle-même ; elle se révèle carnage, tuerie. Comment comprendre que le même Dieu ait créé cette nature terrifiante et nous ait mis dans le cœur cet amour ?»

Et aussi : « Le Christ n'a rien expliqué. Il s'est contenté d'assumer la condition humaine et l'horreur où elle peut atteindre. »

Et encore : « Il ne prescrit pas d'endoctriner le blessé [parabole du Samaritain], mais seulement de le soigner. »

 

31 mai 1968

Vivant en Suisse, je n'ai suivi l'aventure politique de mai qu'au moyen de la presse et de l'audiovisuel.

Mais j'ai marché, et follement. Je me revois, il y a dix jours, écrivant à l'ami G., de Marseille : « Le compte à rebours commencé. » Quelle blague! Au pouvoir, à Paris, un personnage qui dit s'appeler de Gaulle et dont le vrai nom est Fregoli. L'insolent aplomb avec lequel il peut changer, du tout au tout, en cinq jours, d'avis et de ton ! Ce qu'il a dit le 24 et ce qu'il a proclamé hier.

Toutes les espérances sont détruites. Le Général prend ma tête d'une croisade contre des chances soudain surgies, exaltantes, de progrès véritable.

Rage et dégoût.

 

[Été 1968][2]

Une fois qu'on a lu le Journal de Tolstoï et que la vérité s'impose à nous : dans Anna Karénine, Lévine et Kitty, c'est Tolstoï lui-même et sa femme, alors le récit nous passionne beaucoup moins pour ce qui arrive entre Anna et son amant que pour la sourde et profonde mésentente entre Lévine et Kitty — lesquels sont cependant, à dessein, dans la pensée de Tolstoï, l'image d'un authentique «amour», légitime celui-là, et qui n'a pas besoin, pour être savouré, du piment de la transgression. Malheureusement, dans ce bonheur, une faille secrète ; un fossé s'ouvre, et ne cesse de s'élargir, entre ces deux êtres que l'on prend, et qui se sont pris d'abord, eux-mêmes, pour d'« heureux époux ». C'est dans Anna Karénine, vers la fin, que, sous la fiction romanesque, se trouve publiquement révélée l'« éversion» (empruntons à Péguy ce mot juste) qui se produisit dans la vie intérieure de Tolstoï, un peu avant ses cinquante ans, et dont il ne prévoit guère encore le prix terrible qu'elle lui coûtera, du côté, précisément, de Kitty-Sonia.

Encore un de ces cas, Anna Karénine, où la connaissance de l'auteur, dans la réalité de son destin, ajoute immensément à l'intérêt de l'œuvre.

 

23 décembre 1968

Quel énorme coup de vent, quel torrent d'air pur, grisant, vivifiant, ces lettres de Teilhard de Chardin (1926-1952) qui viennent de paraître sous le titre (arbitraire) d'Accomplir l'homme. Je n'en finirais pas de transcrire tout ce qui m'a comblé, là, de lumière, de joie, d'espérance. Et d'abord — pour moi, cela compte, et beaucoup — le réflexe de Teilhard à l'égard de Vichy : 22 décembre 1940 : « J'espère que la France n'est pas tombée aussi bas qu'elle le paraît » ; 3 avril 1941: « J'ai cru pleurer, il y a un an, en lisant le fameux slogan : Travail, famille, patrie. [...] Où sont nos pères de 89 ?» Et surtout, surtout : «L 'ennui, avec Einstein et tant d'autres, c'est qu'ils en sont encore à un Dieu personnel comme une sorte de Super-Man » (18 octobre 1940). Et ceci, du 25 juillet 1950: «La grande chose qui se passe en ce moment», ce n'est pas «Dieu qui meurt», mais «Dieu qui change» ; peut-être «la place se trouvera [-t-elle] ouverte pour un christianisme nouveau, la vraie religion de l'homme de demain » ; et encore ceci, du 30 octobre 1926: «Je suis de plus en plus frappé du vide ou du fixisme de ce qui s'écrit chez nous [nous, les catholiques] ; on ressasse indéfiniment les mêmes choses, ou, si on ajoute quelque élément nutritif nouveau, c'est à dose infime :  un grain de blé dans un tonneau de sciure de bois. » Hourra ! Le « grain de blé » perdu dans la « sciure de bois », exacte définition de ce que fut l'aggiornamento, modification plus avenante de la vitrine, alors qu'il fallait un risorgimento, une réfection de fond en comble.

Teilhard « matérialiste » ? Certes ; mais pas dans le sens restrictif, aveugle, minable, adopté par d'Holbach et La Mettrie, et Taine, et Lénine (gênante, affligeante, la lecture — essayez, pour voir - de sa dissertation : Matérialisme et Empirio-criticisme). Jaurès n'avait pu s'empêcher de sourire devant la proclamation péremptoire de Marcelin Berthelot : «Le monde est désormais sans mystère. » La matière, à vos yeux, explique tout, rend compte de tout ; mais comment ne voyez-vous pas que la matière, précisément, c'est «la grande inconnue», «l'inconnu suprême» ? Il ne se doutait pas lui-même, prononçant ces mots en 1904, à quel point il disait vrai. Toutes ces surprises — stupéfiantes — qu'elle nous réservait, la matière. Son investigation n'est jamais terminée. «Étrange matière», dira Kastler. Et si la science écarte avec raison toute intervention divine pour l'apparition de la pensée dans la créature humaine — l'image illustre de la Sixtine : la main de Dieu à la rencontre de celle d'Adam — , c'est donc qu'à l'intérieur même de la matière, dès le premier battement de la vie, l'esprit était là, obscur, caché, latent, mais présent déjà. Ainsi, la matière est la virtualité de l'esprit. Ainsi existe un «cœur de la matière», «une âme de la matière». Immanence du transcendant. «Sainte Matière», murmurait Teilhard...

Dire que l'Église rejeta le constat de l'évolution, comme un attentat à la foi ! Je citerai là Jaurès encore, qui a risqué cette audace : l'évolution ? Mais « c'est la démonstration expérimentale de Dieu ». Et comment nier, rejeter, proscrire ce que Teilhard avait conclu de ses recherches : que l'évolution obéit à une « idée directrice » ; à une loi, à un programme : complexité croissante et montée du psychisme. « Un programme sans programmateur ?», disait Kastler.

Il s'impatientait parfois, Teilhard, devant le refus du réel par la théologie empêtrée dans un thomisme antérieur à Copernic. Témoin ces quelques mots, en fin d'épître, le 22 août 1950 : « Je ne peux pas prendre au sérieux des gens qui, en criant, pensent empêcher la terre de tourner.»



[1] Texte rédigé quelques jours après la réunion, en omettant la date ; mais Henri Mitterrand, que j'ai interrogé à ce sujet, a bien voulu me dire, sans retrouver le jour exact, que ce colloque de Cluny avait eu lieu « en avril 1968 »

[2] Sans date, mais le contexte de mes notes situe ces lignes, avec certitude, en 1968 (juillet, sans doute).

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