De Mai 68 à Mai 2018
Un sondage publié par le Magazine littéraire, indique que 39% des jeunes de 18 à 34 ans n’ont pas entendu parler de mai 68. Commémoration oblige, ils vont en entendre parler jusqu'à l'overdose, et comme pour chaque commémoration certains vont se demander si l'histoire ne va pas recommencer. Contre les commémorations bavardes, j’ai donc décidé de publier surtout des documents pour en revenir aux faits. Je retiens cet article de Jack Dion paru dans Marianne du 20 avril 2018 (sur ce point René Merle apporte un éclairage complémentaire). Il permet, en creux, de suivre sa conception de mai 68. Je suis très souvent d’accord avec Jack Dion avec des nuances. Pourquoi écrire que Macron traîne le boulet d’une image de président des riches. Ce n’est pas une image, c’est une réalité. Pourquoi écrire "on prête à Marx une formule célèbre", ce n’est pas seulement une formule et elle est un peu différente. Mais bon… JPD
DE LA DIFFÉRENCE ENTRE MAI 1968 ET MAI 2018 PAR JACK DION
Pour certains, l'affaire est entendue. Le printemps social va éclater avec l'arrivée des beaux jours, l'éclosion des fleurs et la poussée d'acné chez les adolescents. Ils nous prédisent une révolte qui débouchera sur des progrès sociaux comparables à ceux de 1936 ou de la Libération, lorsque se forgèrent les lignes de force d'un modèle social qui fait frémir dans les beaux quartiers et trembler les adeptes de la mondialisation néolibérale.
Certes, les ferments de la colère sont disséminés dans le pays. Ils sont quotidiennement nourris par l'injustice permanente, cette maladie infantile du macronisme. Nul ne peut donc prédire l'avenir et exclure des explosions de mécontentement faisant boule de neige, quoi qu'en dise l'hôte de l'Elysée. Quand on a été aussi mal élu qu'il l'a été, quand on traîne le boulet d'une image de « président des riches », quand on est autant coupé des couches populaires, la prudence s'impose, et l'impudence n'est pas de saison. Il ne suffit pas de prétendre être «à l'écoute des colères », comme l'a répété Emmanuel Macron à la télévision, pour les enrayer par la seule force du verbe.
Reste que l'analogie avec 1968 ne dépasse pas la périodicité du calendrier. En un demi-siècle, le paysage s'est considérablement modifié, battu par les vents de la mondialisation, les bourrasques de l'histoire, et le lavage (idéologique) de cerveau.
Les structures de classe ne sont plus ce qu'elles étaient. En 1968 existaient encore des mastodontes industriels regroupant des dizaines de milliers de salariés. Ces derniers travaillaient dans les mêmes sites de production et vivaient dans les mêmes cités, ce qui créait un sentiment d'appartenance de classe. Renault-Billancourt était encore la «forteresse ouvrière », pour reprendre le titre du livre de Jacques Frémontier écrit à la gloire de ces prolétaires, dont la sortie de l'usine était digne d'un film de Jean Renoir. Signe des temps, l'usine de l'île Seguin, fermée il y a vingt-cinq ans, a été remplacée par un centre d'art contemporain.
La délocalisation a fait son œuvre, poussée par la double logique du dumping social (aller là où c'est le moins cher) et de l'éparpillement (pour éviter les concentrations populaires). De ce point de vue, le patronat a su tirer les leçons de Mai 68. Les grands groupes se sont installés aux quatre coins du monde, et ils ont multiplié le recours à la sous-traitance. A quelques exceptions près (Michelin à Clermont-Ferrand ou PSA à Sochaux), les grands centres de production ont été systématiquement fractionnés.
Dans ceux qui demeurent domine la logique du recours aux précaires, afin de diviser les salariés, d'affaiblir les syndicats et de briser l'esprit de corps social tel qu'il existe encore à EDF ou à la SNCF. D'ailleurs, ce n'est pas sans rapport avec la remise en cause du statut du cheminot, qui crée une unité, une fierté et un sentiment de groupe considéré par certains comme la rémanence d'une époque révolue. L'avenir, c'est Uber, la flexibilité, la déréglementation, l'opposition des pauvres et des moins pauvres, la division permanente. Si la lutte des classes n'a pas disparu, sa grille de lecture s'est complexifiée, rendant périlleuse l'assimilation aux expériences antérieures.
Ce n'est pas la seule différence. En 1968, on croyait encore sinon aux lendemains qui chantent, du moins à la possibilité de jours meilleurs. L'hypothèse communiste ne s'était pas effondrée avec le goulag et le mur de Berlin. Quant à la social-démocratie, elle pouvait prôner un socialisme à visage humain. Au fil des ans et des abandons, la gauche s'est fourvoyée dans la gestion à la petite semaine qui a conduit nombre d'héritiers de Mai 68 à rentrer dans le rang du macronisme, preuve que la révolte incantatoire est parfois le plus court chemin vers la démission en chantant. Aujourd'hui, nonobstant les expériences menées par des mouvements se revendiquant du peuple (vite qualifiés de « populistes »), tout est à reconstruire. Les tenants de Grand Soir ayant fantasmé avec Nuit debout vont devoir découvrir les vertus du retour sur Terre.
On prête à Marx une formule célèbre : « L’histoire ne se répète pas, ou alors comme une farce. » Il est des lieux où l'on aime à rejouer Mai 68 dans sa version la plus caricaturale, à croire que la phraséologie révolutionnaire a des vertus insoupçonnées. C'est le pire des services à rendre à ceux qui refusent de baisser la tête devant l'injustice. L'heure est à l'inventivité politique et au renouveau intellectuel, non aux chimères programmées pour l'échec.