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Vie de La Brochure
24 avril 2018

En 68 Benoît Frachon en négociateur

En 68 Benoît Frachon est une figure majeure du syndicalisme et du communisme. Déjà en 1936 il participait aux négociations à Matignon ! Je reprends ici le portrait du moment fait par Jacques Girault, son biographe, dans Benoît Frachon communiste et syndicaliste, Presses de la FNDSP, en 1989. Juste une précision : que faisait Frachon à Moscou quand il apprend la grande mobilisation annoncée pour le 13 mai ? Il recevait l’ordre de Lénine, lui qui a refusé la Légion d’honneur. Je ne sais ce qu’il a pensé de l’arrivée des chars à Prague. J'ajoute qu'ils étaient trois du gouvernement pour négocier, avec Pompidou en chef de la délégation et à sa gauche un futur président de la république. JPD

 

Jacques Girault p. 331-332

Au début d'avril 1968, concluant le congrès du Syndicat de l'arsenal de Toulon, il lance un nouvel avertissement contre «la phraséologie gauchiste», «ennemie de l'action». Il explique : «Nous avons aussi, à la CGT, notre conception sur l'une des questions brûlantes du moment : celle de l'union des forces de gauche et du rôle des syndicats dans cette union. Cette conception n'est pas celle de la CFDT, ni de FO.» Elle s'inscrit, selon lui, dans une stratégie unitaire : «Nous sommes pour l'élaboration d'un programme commun avec l'ensemble des organisations politiques intéressées sans restriction.[1]»

Frachon, à Moscou, apprend les premières manifestations débouchant sur le grand rassemblement du 13 mai 1968. Ce jour-là, le bureau confédéral annule la réception qu'il compte donner pour fêter les soixante-quinze ans du président[2]. Ce dernier prend part à la réunion du bureau confédéral, le 22 mai, qui décide d'aller vers la recherche d'une négociation semblable à celle de Matignon, en 1936. Frachon déclare alors à L'Humanité : « Nous sommes en présence d'un mouvement d'une ampleur et d'une puissance jamais connues dans notre pays et la lutte est complexe. Elle nécessite une grande attention et beaucoup de sang-froid pour la mener jusqu'au succès.[3]» Alors que la grève générale dépasse la puissance du mouvement de 1936, il conduit la délégation de la CGT qui s'asseoit autour de la table des négociations, rue de Grenelle, le samedi 25 mai, comprenant Séguy, Berteloot, Krasucki et Moynot. On sent sa fierté d'être le seul syndicaliste à avoir déjà participé à la rencontre de Matignon et il le rappelle dans sa déclaration liminaire[4]. A l'issue de la réunion, avec Séguy et Jeanson, président de la CFDT, il se rend aux usines Renault, dans l'île Seguin, le matin du 27. Les travailleurs, qui ont voté la continuation de la grève, n'approuvent pas les conclusions du constat de Grenelle. Le mouvement se poursuit et Frachon participe à la manifestation parisienne du 29.

Que cherche alors Frachon ? A aller sur le terrain pour se rendre compte de la combativité ouvrière ou à essayer de peser pour que les grévistes, qu'il sent isolés, puissent, en reprenant le travail, bénéficier des acquis de Grenelle ? Après les entretiens avec le Premier ministre Georges Pompidou, que pense Frachon en particulier ? Revenant sur la question plus tard, il décrit la manœuvre politique alors en cours : « On préférait à un gouvernement populaire la lamentable opération de Mendès France et le rassemblement anticommuniste et anticégétiste de Charléty.» Depuis longtemps, il met en garde ses camarades contre l'attitude de la CFDT qu'il estime non dépourvue d'ambiguïtés. Devant les syndiqués de Saint-Etienne, il donne certaines clés pour comprendre les raisons de l'attitude de la CGT :

« Tout au long de la grève, la direction de la CGT a dû lutter contre les manœuvres gauchistes qui n'ont pas seulement émané des groupes gauchistes et provocateurs, mais qu'on a retrouvés au sein même des organisations syndicales avec lesquelles nous étions liés par des accords d'unité d'action et qui, nous ayant souvent accusés de faire de la politique, ont cependant participé à des manœuvres politiques les plus sordides en même temps que les plus aventureuses, sans se soucier que pour la plus grande partie des grévistes le problème immédiat à régler était celui des revendications économiques et sociales qui les hantait depuis des années, pour les jeunes celui du travail et des salaires et pour tous des libertés syndicales dans les entreprises. C'est en combattant contre toutes ces tentatives de détourner les salariés de la poursuite de ces objectifs réalisables et importants que la CGT a rendu à la classe ouvrière un service inestimable[5]. »

 Pour lui, la conquête du droit syndical dans l'entreprise constitue le grand acquis de la période. Complétant sa démonstration, alors qu'il n'a jamais abusé des citations des classiques du marxisme, Frachon, dans les Vosges, évoque les analyses de Lénine sur les grèves de 1905, avant d'affirmer :

«Nous avons combattu et nous combattrons encore, sans ménagement, les impatiences petites-bourgeoises et réformistes qui, tendant à remplacer le nécessaire rassemblement de la classe ouvrière et de toutes les couches sociales intéressées à ces transformations par des déclarations fanfaronnes, en dehors de la réalité des choses qui, lors des mouvements de mai et juin, se sont d'ailleurs accompagnées de campagnes visant à discréditer la CGT et le Parti communiste.[6]»

 Frachon, face aux événements sociaux de la période, choisit de contribuer à ce que la classe ouvrière ne s'isole pas et profite des conquêtes obtenues par ses luttes. Une telle analyse signifie aussi relative imperméabilité et risque de fermeture. S'il y a des différences d'appréciation dans la direction confédérale, Frachon se situe alors dans le courant le moins susceptible d'évolution. Il nous semble que la CGT, au moins dans sa direction, aborde le mouvement nullement désunie. Elle présente toutefois des possibilités de moduler ses analyses en fonction du passé, de l'engagement des militants, des publics concernés, le tout brassés par la variété des situations. Restons-en là...»



[1] L'Humanité, 4 avril 1968

[2] Le Peuple, 1-15 novembre 1968

[3] L'Humanité, 24 mai 1968.

[4] Ibid., 18 novembre 1968.

[5] Discours devant l'assemblée de militants stéphanois, le 11 octobre 1968. Reproduit dans France Nouvelle, 23 octobre 1968.

[6] L'Humanité, 18 novembre 1968.

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