Revoir Prague 68 avec Le Courrier International
Le n° 386 du 26 mars 1998 se devait d’évoquer 68 dans le monde, mais le journal ne retiendra que les éléments déjà connus. Alexandre Adler, communiste de référence jusqu’en 1980 rédige l’éditorial que je reprends ci-dessous. Et en document j’ajoute l’entretien avec le Tchèque Ludvik Vaculik. Je me souviens très bien du matin du 21 août 1968. Il y avait des amis à la maison et quand l’invité indiqua à mon père l’invasion il ne cacha pas sa satisfaction de communiste de base. L’invité m’a semblé moins sûr. Quant à moi j’ai laissé dire en pensant seulement que le communisme ne pouvait rien gagner à cette opération. JPD
COURRIER INTERNATIONAL N° 386 26 DU 26 MARS AU 1ER AVRIL 1998
Lorsque surgit l'année 1968, les projets nés de la victoire de 1945
sont déjà foudroyés
1968 Le triomphe des utopies de la jeunesse étudiante en révolte dans tout l'hémisphère Nord, a, paradoxalement, avant tout été le point d'arrivée des ambitions excessives de plusieurs après-guerres simultanées. Ce sont même ces dépôts de bilan, eux aussi simultanés, qui, comme par un effet de souffle, ont libéré le terrain de la ferveur d'une nouvelle génération.
Premier blocage de l'époque, et le plus spectaculaire, celui des ambitions démesurées de la puissance américaine. Celle-ci, au début de 1968, entendait tout à la fois remporter la guerre du Vietnam sur le terrain, engager les programmes sociaux les plus ambitieux de son histoire et continuer à exercer son hégémonie économique sur le monde libre à travers un dollar devenu la seule monnaie de réserve mondiale. A la fin de cette année terrible, le rêve avait volé en éclats : dès l'offensive d'hiver du FLN sud-vietnamien, en février, à l'occasion de la fête du Têt, les communistes font la preuve de leur capacité d'intervenir en plein Saigon. Si le bilan humain de l'offensive est terrifiant pour le Vietcong, son succès symbolique, lui, est total : les images de l'ambassade américaine au Sud-Vietnam — dont le titulaire porte le nom prémonitoire d'Ellesworth Bunker... — assiégée pendant deux jours par un ennemi omniprésent sur le terrain finissent par briser le consensus de l'opinion américaine. La guerre est perdue dès ce moment, malgré l'héroïque résistance des marines à Khê Sanh, à la fin de l'année. Pendant qu'au pays les ghettos noirs poursuivent leurs révoltes sporadiques, commencées dès 1967, la conscription s'effondre sous le poids de la contestation de la jeunesse. L'inflation continue à caracoler jusqu'au beau milieu de l'été.
Accablé par l'effondrement de sa stratégie rooseveltienne, Lyndon Johnson a renoncé à se présenter. En réalité, il est broyé par la déconnexion qui se produit alors entre mobilisation guerrière et progrès social, qui, depuis 1940, avait permis à l'Amérique un formidable bond en avant social et économique. Après l'offensive du Têt, ce seront ces images de débâcle qui convaincront une Amérique encore très marquée par le New Deal, de conférer la victoire à Richard Nixon, véritable syndic de faillite du rêve impérial déçu des démocrates : en quatre ans, le Vietnam sera évacué, la Chine reconnue, le dollar déconnecté de tout système de changes fixes, les Blancs du Sud ralliés majoritairement au Parti républicain et le service militaire aboli. L'Amérique de Pearl Harbor, de Roosevelt, de Hawks et de John Ford est morte cette année-là.
A l'Est, même fin de partie. Le printemps de Prague, poignant, grave, juste, magnifique, aura donc été le dernier et somptueux rougeoiement du communisme poststalinien. En Tchécoslovaquie, malgré les pendaisons de 1952, il restait encore un parti de masse ouvrier en Bohême, des résistants courageux en Slovaquie, des cadres trempés par la clandestinité des années noires tels qu'Alexandre Dubcek, Joseph Smrkovsky, Frantisek Kriegel, héros des Brigades internationales, ou le spécialiste de Kafka Edward Goldstücker. Les communistes tchécoslovaques pouvaient réussir. Leur terrible échec ne se limite pas aux frontières de leur Etat. En Pologne, le mouvement dit des "Partisans", du général antisémite ukrainien Moczar (Demko), débouchait en même temps sur le pogrom définitif de l'université polonaise, l'expulsion des cadres juifs du pays. En Yougoslavie, Tito lui-même allait bientôt prendre peur des velléités démocratiques du "printemps croate de Zagreb" et entamer un insensible rapprochement avec le nationalisme serbe et Moscou. Au Kremlin, enfin, la décision d'intervention militaire à Prague scelle la défaite finale des partisans de la réforme. La saison des espoirs ouverte par le XXe Congrès de 1956 est définitivement close. Lasse des numéros un, l'Union soviétique s'est tournée vers un numéro zéro : Leonid Brejnev. Il conduira le pays à la faillite totale.
Il reste le rêve gaulliste, ou plutôt gaullien, celui d'une France restaurée dans sa puissance, à la tête d'une Europe elle-même indépendante des Etats Unis. Celui-ci aussi s'achève sous les pavés et les charges de CRS de Mai 68, dans le triomphe facile de la stratégie de Georges Pompidou, en juin de la même année, dans le repli économique de l'automne. Le Général aussi, fils de Péguy et de l'Angleterre churchillienne qu'il avait admirée sans réserve, voulait une France réconciliée par l'impératif industriel, l'ambition mondialiste retrouvée et une culture moderniste incarnée par André Malraux. Il avait oublié au passage combien ce rêve éveillé devait à une III' République conquérante, qui, elle, s'était bien gardée d'humilier les corps intermédiaires, les élus, les partis, le Parlement, la presse. Ce prophète fabuleux et progressiste qu'était de Gaulle avait habillé sa méditation d'une allure de père de régiment qui convenait mal au républicanisme profond de ses propres partisans. Il comportait, depuis l'effacement d'Adenauer, un échec européen grandissant, qui, faute de partenaire crédible, obérait la poursuite de l'entreprise. Dans le scepticisme croissant qu'accompagnaient certaines initiatives telles que l'appel à un Québec libre, la campagne pour l'étalon-or, la mise en accusation unilatérale d'Israël, les élites avaient déjà commencé à déserter.
Au fond, lorsque se nouent les drames de 1968, les projets à long terme de 1945, le New Deal généralisé, une planification socialiste non stalinienne, respectueuse des libertés, et un travaillisme européen indépendant de l'Amérique, qui réaffirme la centralité du Vieux Continent — ces trois grands rêves des meilleurs vainqueurs —, ont déjà été foudroyés. L'heure est venue pour que des jeunes, nés de cette terrible guerre, se remettent à espérer — dans l'illusion parfois féconde —que tout demeure à réinventer à partir de zéro. Le monde que nous habitons pour le meilleur et pour le pire est le fruit de ce moment exceptionnel.
Alexandre Adler
