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Vie de La Brochure
8 mai 2018

Les barricades de mai selon Philippe Labro

Labro en mai 68

Dès la fin du mois de mai Philippe Labro est invité à commenter des photos de l’agence Gamma publiées par Solar. La qualité technique de l’édition fait qu’aujourd’hui les photos sont de piètre qualité mais l’auteur, un natif de Montauban, a ensuite eu une grande carrière culturelle (cinéma, littérature, journalisme etc.). Voici la présentation du livre et sa conclusion. JPD.

 

« Le vendredi 3 mai, en fin d'après-midi, sur ordre du Recteur de l'Université de Paris, le Recteur Roche, la police parisienne fait irruption dans la cour de la Sorbonne. Cinq cent quatre vingt-seize personnes seront interpellées, vingt-sept arrestations maintenues. De violentes échauffourées suivront, pendant plus de six heures, dans tout le Quartier Latin, du boulevard Saint-Germain à la rue Soufflot.

Ce sera le premier vendredi « rouge » — comme le sang versé, comme le drapeau agité par les étudiants — d'un mois de mai 1968 dont personne n'avait prévu le déroulement et dont peu de gens peuvent prévoir les ultimes conséquences...

Tel pourrait être, résumé de la manière la plus simpliste possible, le début de ce qui constituera, un jour, le Dossier Étudiants. Mais ces quelques faits, ces dates, l'énoncé des premières arrestations, ne suffisent évidemment pas. Il faudra, dans ce futur Dossier, examiner quand, comment et pourquoi tout a commencé. L'agitation étudiante remonte-t-elle au 22 Mars, dans la Faculté de Nanterre ? Ou à bien plus loin encore ? Faut-il aller en rechercher les causes dans les autres démocraties du monde (à l'Ouest comme à l'Est) qui connurent, avant la France, leurs flambées estudiantines ? Sociologues, historiens, journalistes, économistes, philosophes, répondront. Ou tenteront de répondre.

Ce n'est pas le propos de cet ouvrage que je dois vous présenter. «Les Barricades (Mai 68)», est un livre aux intentions plus limitées et plus modestes. C'est un recueil d'une centaine de photos prises par les reporters de l'agence «Gamma» au cours des journées de Mai 68, principalement à Paris — un peu dans le reste de la France. Un témoignage en images, des images qui, pour leur plus grande part, n'ont même pas besoin de légendes, tant elles parlent d'elles-mêmes. La Télévision ayant fait grève ou n'ayant pas «couvert» les événements complètement, les hebdomadaires illustrés n'ayant pas paru —ou si peu — pendant ces semaines, les actualités filmées n'ayant pas plus fonctionné, ce que l'on a coutume d'appeler le «grand public» n'a, finalement, pas pu voir la Révolution, à défaut de l'avoir vécue. Il l'a entendue grâce aux reportages des radios périphériques, mais il n'a pas tout vu. Et ce livre, s'il ne prétend pas tout montrer, permettra cependant de satisfaire au minimum ce besoin de témoignages photographiques qui s'est fait ressentir pendant trois longues semaines confuses, pathétiques et passionnantes. »

(…)

« Mais si ce livre se termine sur quelques images du lundi 27 mai, et du grand meeting de Charléty, c'est parce que toute cette furie, toute cette violence, toute cette audace, tout cet enthousiasme auront au moins débouché sur cette ultime manifestation de Charléty qui fut une démonstration de calme, de discipline — et qui vit, sans doute, l'apparition d'une force nouvelle, un nouveau parti.

De 17 à 20 heures, en effet, plus de cinquante mille personnes (étudiants, travailleurs venus avec ou sans l'approbation de leurs syndicats, Parisiens de tous bords à la recherche d'une conscience politique qu'ils croyaient avoir perdue au cours de leur route) iront des Gobelins au Stade Charléty dans un ordre exemplaire. Arrivés à Charléty, ils applaudiront des hommes qui démissionnent de leurs syndicats, d'autres hommes, plus jeunes, qui décident d'entrer dans la lutte politique. Ils hueront tous les noms qui leur sembleront représenter l'ordre établi, le compromis, le système.

Alors que Paris, toute la journée, s'était fait l'écho des rumeurs les plus alarmantes (des groupes de «provocateurs» armés tenteraient, à la fin de la manifestation de Charléty, de semer la terreur et déclencher la guerre civile...), la réunion se dispersera sans problèmes. Chacun rentra, par groupes modestes, vers le Quartier Latin où l'on continua l'interminable débat public amorcé depuis la «libération» de la Sorbonne. On n'avait pas vu le casque d'un C.R.S. à l'horizon, ni le képi d'un gendarme, ni le calot d'un policier. Et les «provocations» n'avaient pas eu lieu.

Charléty pouvait donc servir de conclusion (très provisoire) à ce livre composé alors que les fumées lacrymogènes se dissipaient à peine. Car Charléty (et la suite ?) prouvait qu'en construisant leurs Barricades de Mai, les étudiants avaient construit autre chose. Quelque chose qu'aucun assaut de policiers, obéissant à quelque régime que ce soit, ne parviendrait à détruire."

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