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Vie de La Brochure
9 mai 2018

Un retour vers Aprile de Moretti

Aprile de Nanni Moretti

Ai-je lu cet article au moment de sa parution ? Non, le temps m’a manqué car si je l’avais lu je l’aurais découpé et installé sur mon panthéon personnel « Nanni Moretti ». C’est en cherchant ce que Charlie a dit de Mai 68 vingt ans après, que je lis avec grand plaisir la référence à cette banderole : «Joie de la mémoire». Cette joie a-t-elle pour nom la nostalgie ? Non. La nostalgie conduit souvent à s’inventer un passé, or cette joie de la mémoire, à travers la caméra de Moretti, est un passé qui permet d’inventer sa vie. Un article à la finesse parfaite. JPD

P.S. La palme d’or ne viendra pour Moretti qu’avec la chambre du fils

 

Charlie hebdo 20 mai 1998

Moretti

Quatre ans après son Journal infime, Nanni Moretti persiste et signe. Vous vous souvenez que nous avions laissé notre héros préféré sur sa Vespa pétaradante dans l'Italie pré-berlusconienne. Il souffrait d'une maladie de la peau, en proie à l'engeance médicale aussi péremptoire qu'inefficace.

Aprile reprend l'histoire (et l'Histoire) là où nous l'avions laissée. Avec la prise du pouvoir par Berlusconi aux élections législatives de mars 1994. Moretti, dans le camp des vaincus, regarde les résultats sur une chaîne de télé qui appartient au vainqueur. Une fois de plus (pas une fois de trop), Moretti joue le rôle de Moretti dans ce va-et-vient autobiographique entre fiction et documentaire. Introspection et work in progress : le journal intime, le carnet de croquis comme genre cinématographique à part entière. Le mieux adapté en tout cas pour percevoir les séismes collectifs et les tremblements de l'être. Après la victoire de la droite, il va filmer à Milan une grande manifestation de gauche pour le cinquantième anniversaire de la Libération. « Joie de la mémoire », peut-on lire sur une banderole dont la singularité ne lui a pas échappé.

Aprile est un film qui vous met en joie et ne triche pas avec la mémoire. De mars 94 à août 97 : trois ans dans la vie de l'Italie et dans la vie de Moretti. Le collectif et l'intime mêlés au fil des jours. La chute de la maison Berlusconi et la victoire inattendue de la gauche. Les hésitations entre le devoir de faire un documentaire sur la situation politique et l'envie de faire une comédie musicale longtemps différée. La naissance d'un fils et la poursuite d'une œuvre. Les menées indépendantistes de la Ligue du Nord et l'arrivée d'un bateau d'émigrants albanais... Moretti cinéaste perplexe, citoyen désillusionné et papa attentif, Moretti qui se met à nu avec une simplicité et une sincérité de tous les instants, au cœur d'une comédie du comportement qui n'est pas sans parenté avec l'égotisme de Woody Allen. Il y a là, sans le moindre relâchement, d'un chapitre à l'autre, tout un «gai savoir» que ne vient gâcher aucune suffisance. C'est que, toujours, le «diariste» nous prend à témoin, engage le dialogue, ne cache ni ses doutes, ni ses convictions. D'une scène sur le temps qu'il lui reste à vivre à telle autre où il se rêve orateur à Hyde Park, il sait faire passer une ironie capricante et une folie douce. Tout ce qu'aujourd'hui on est en droit d'attendre du cinéma est ici à l'œuvre, avec une légèreté, une audace et une invention proprement confondantes. Scorsese, président du jury cannois, ne devrait pas y être insensible. Aprile, Palme d'or? Nous, on vote pour !

Michel Boujut

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