Claude Frioux se souvient de 68
Claude Frioux est un grand spécialiste de l’URSS. En 1978 il avait participé à la rédaction d’un livre critique, L’URSS et nous et donc quand il livre son souvenir de 68, il ne peut s’empêcher de penser à l’actualité de l’URSS. Universitaire, il témoigne de son analyse du gauchisme dans ses diverses tendances. L’impatience érigée en dogme, la spontanéité en critère de la démocratie etc. Avec du recul son témoignage me semble très utile. JPD
L’Humanité 19 mai 1988
DANS la «grande lessive» de toutes les conventions et de tous les respects qui régissaient la vie sociale, jusque dans ses antagonismes — et qu'incarnait la placidité méphistophélique de Cohn-Bendit — les formes de la démocratie (ou la démocratie formelle, comme on disait) étaient particulièrement malmenées. A ce titre, l'anticommunisme et l'anti-syndicalisme fondaient dans certains milieux comme un nouveau sens commun. Toute délégation de pouvoir ayant allure de filouterie, la projection des urnes dans le bassin du Centre expérimental de Vincennes par quelques colosses gantés de cuir noir avait pris des airs d'exorcisme. Il n'y avait de réunions que portes ouvertes, les responsables de tous rangs ne travaillaient à leur bureau que devant un mur d'yeux inquisiteurs et goguenards. L'action à laquelle tout le monde aspirait ne semblait pouvoir être que spontanée, directe, locale. D'où venaient ces monômes aux tournures d'émeutes, cette méthode du hold-up des choses et des personnes dont les composantes ludiques déconcertaient si fort les responsables de l'ordre. Que signifiait ce brusque débordement, si mal vécu initialement par les forces de gauche traditionnelles, et qui avait tout simplement mis en fuite le grand soldat de Gaulle lui-même?
Le fer de lance de l'agitation de 1968 était constitué par des éléments de la petite et moyenne bourgeoisie brusquement stoppées dans leur démarche reproductrice par la dévalorisation des diplômes et l'inadaptation des études à une situation de crise, enfin mis en situation de déclassés, cantonnés dans l'insécurité des vacations. Etrangers à l'expérience et aux traditions de lutte du monde du travail, ils percevaient le profil institutionnel de ces luttes lui-même comme une composante du système qui les excluait. Ils avaient déplacé les lignes de clivage ordinaires. L'âge, les mœurs, le degré d'imagination gommaient le fossé entre petites gens et appareils oppressifs. La dérision et la salissure devenaient modes d'intervention. Tout un aspect codé des rapports sociaux, y compris les leçons de leur aspect combattant, était rapporté par eux à la vieillerie.
SANS doute cette teinture anarchisante avait-elle des racines sociologiques. De son substrat petit-bourgeois, le gauchisme avait un côté boyscout, bricoleur, quelquefois une conception lilliputienne de «l'ici et du maintenant». Pour bâtir un local nécessaire, on préférait chaparder quelques parpaings plutôt que faire une délégation et obtenir la décision d'un responsable. Le gauchisme était instable, prompt à l'enthousiasme et au découragement. Il avait quelque chose de préhistorique dans son mépris des médiations institutionnelles, des négociations, des patiences et des confirmations qui font les acquis sérieux et de longue durée dans la bataille économique et sociale.
Pourtant, 1968 était aussi, face à la crise, une certaine impatience devant la gestion exclusive des luttes par des états-majors politiques et syndicaux où la dynamique des masses était canalisée, adaptée à quelques monopoles structurels dans le milieu même des travailleurs, portant une attention insuffisante à de nouvelles catégories de problèmes, surtout à de nouvelles catégories d'exploités dont on ne s'était pas tout de suite senti solidaires : les immigrés et les contractuels. On craignait un peu l'initiative et la mobilisation des masses lorsqu'elles n'avaient pas été préconçues et estampillées par les appareils nationaux. Les thèmes d'intervention ponctuels, locaux, épisodiques, qualitatifs étaient considérés avec condescendance au regard des grandes «campagnes» centrales lourdement orchestrées. 1968 a mis en lumière le sens que peut prendre un regroupement actif et ouvert pour la défense d'une victime concrète d'un arbitraire ordinaire, d'un site, d'un cadre de vie, d'un élément de patrimoine. La présence du citoyen a pris l'habitude d'être plus inattendue, plus diversifiée, moins circonscrite à l'échéance politique routinière. L'ouverture du front écologique a peut-être été l'illustration dominante de ce mouvement dont la clientèle court-circuite le public et les objectifs des courants antérieurement constitués. La formule des «comités de défense» a fourni des leviers originaux à la mise en œuvre de nouvelles strates de la démocratie, ce qu'on appellera «les gens», et dont on retrouve l'écho dans ces «informels» qui pullulent au milieu de la perestroïka. C'est comme cela que les bureaucraties et les oppositions patentées ont vu disparaître de leur arsenal la résignation et la carte blanche. C'est comme cela aussi que le concept de politique s'est étendu, a fini par irriguer tout le dispositif de la quotidienneté, de ce qu'on appelait les zones privées, intimes et qui semblaient déconnectées du domaine d'intervention civique.
EN même temps, combien a-t-on appris alors sur les limites de la démocratie directe, brutalement immédiate, sur les auto proclamations groupusculaires, sur les cabales de pression manipulant des assemblées générales au contour incertain, sur le confort démagogique des revendications impulsives et des communautés inconstituées, comme cette crèche autogérée où quelques parents étaient devenus les employés bénévoles et rudoyés de tous les autres, comme ces résolutions prises aux moments creux des assemblées par des minorités, quand ce n'est pas par quelques personnes, toujours les mêmes, enfin le découragement et la désertion provoqués par les vigilances insolentes de ces activismes.
La minceur, la précarité des résultats obtenus à l'écart des structures réglementaires, de leur pouvoir et de leurs ressources, le caractère inconsistant de revendications insoucieuses des moyens concrets de les satisfaire, étayées de simples anathèmes contre les riches et les hiérarchies, surtout peut être l'idée que le fonctionnement régulier des institutions, avec les délégations de pouvoirs méritées par l'explication et la confiance, avec des programmes équilibrés de gestion des affaires du pays, n'avaient jamais été et ne seraient jamais qu'affaires de bourgeois, par tout cela le gauchisme renvoyait fidèlement l'image d'une des maladies infantiles du communisme lui-même, l'hypertrophie d'une de ses racines historiques : le syndicalisme révolutionnaire avec sa dérive «antiparlementaire». Devant le spectacle tantôt émouvant, tantôt affligeant que donnaient les amphithéâtres de 68, on pensait à l'importance d'une participation contrôlée de tous les ayants droit, d'une information complète, de positions admettant toujours alternatives et nuances, de l'absence de toute pression aussi bien psychologique que physique sur des organes délibératifs. A l'heure où l'URSS de M. Gorbatchev revient avec tant de minutie courageuse sur son passé, on voit que le stalinisme a aussi commencé par des groupes de «hurleurs» qui allaient d'assemblée en assemblée, figurant le peuple «absolu et sans simagrées» et empêchant de parler avant de les fusiller tout ce qui portait lorgnon ou barbiche. La prochaine 19e conférence du Parti de l'URSS après soixante-dix ans de socialisme qui a tout de même fait autre chose que des erreurs, va reposer tous les problèmes de l'état de droit en matière politique, parce que c'est la seule garantie que les énormes potentialités accumulées sur la lancée d'Octobre et la quantité d'énergie et de dévouement qui y ont été investis ne soient pas gaspillées ni dévoyées.
Elargissement de la démocratie, mais aussi importance de ses formes, de ses ambitions de pouvoir effectif et de responsabilité, ces deux signaux de l'aventure de mai 68 sont plus actuels que jamais en France et dans le monde.
Claude Frioux
Président honoraire de l'Université de Paris-8