AMLO et Le Mexique au tournant de juillet 2006
Je retrouve par hasard ce texte de juin 2006 avec une note de 2010.
Le 6 juillet, une date que des journalistes mexicains décidèrent de retenir comme nom de leur organisation : canalseisdejulio. Ce groupe vient d’ailleurs de diffuser un DVD sur les événements d’Atenco, Romper con el cerco. Le 6 juillet 2006 va-t-il répéter le 6 juillet 1988 ?
Dans les rues d’Oaxaca les enseignants en lutte ont décidé d’une trêve jusqu’à la publication finale des résultats de l’élection présidentielle. Cependant les rythmes d’une chanson d’Uriel Montiel résonnent toujours dans les rues : Oaxaca pour la liberté. Elle est à la gloire de l’incroyable lutte engagée dans la région. Pour la quatrième mégamarche du 27 juin, 20 000 participants, un nombre bien supérieur à celui de tous les enseignants concernés. Parce que la défense de l’école n’est pas seulement une question corporative. Voici quelques paroles de la chanson : « Je suis écoeuré par la façon dont ils abusent de moi / dont ils maltraitent mon peuple et le font souffrir / je suis écoeuré par la disparition des enfants et des maîtres. ». Le « ils » c’est le pouvoir politique qui écrase l’école, celui régional du PRI et celui national du PAN. Des forces politiques qui prétendent qu’en période électorale, il est impossible de satisfaire des revendications sociales. Conséquence : à Oaxaca le syndicat sans donner des consignes électorales, a décidé d’appeler seulement à sanctionner PRI et PAN.
Résultats locaux
Au soir des résultats Enrique Rueda Pacheco, le leader syndical, était satisfait : le PRI et le PAN n’avaient que 2 députés sur 11 ! La victoire du PRD (les 9 autres députés), obtenue par défaut n’entraîna cependant aucune félicitation envers ce parti dont des dirigeants combattent clairement le mouvement de lutte.
Le PRD était donné pour mort en 2000 quand le PAN réussissait pour la première fois à écarter le PRI de la présidence de la république. Pendant 70 ans, le Mexique fut le pays du parti unique, le Parti Révolutionnaire Institutionnel, issu plus ou moins des révolutions qui traversèrent le pays de 1910 à 1920. Au début des années 70, après la considérable révolte de 1968, deux autres partis firent timidement leur apparition : le PAN pour la droite, et sur la gauche le PRD qui sut rassembler divers petits groupes dont le PCM (le Parti communiste mexicain fut le premier PC à se créer dans le monde, et le premier à se dissoudre dans une organisation social-démocrate). Petit à petit le PAN récupéra l’appui des forces économiques et le PRD des dissidents du PRI.
Pour la présidentielle de l’an 2000 une partie de la gauche pensa : « plutôt le PAN que le maintien du PRI au pouvoir ». Le mode de scrutin (le candidat en tête au premier tour l’emporte), conçu pour un parti unique, provoqua le séisme. Vicente Fox, l’homme des USA, s’installa au pouvoir et les Mexicains découvrirent alors, d’une part qu’il pouvait y avoir pire que le PRI, et d’autre par que pour la ville de Mexico, l’élu PRD pouvait panser quelques plaies. Lopez-Obrador, le maire en question, devint le « sauveur » du PRD.
Résultats nationaux
Dans le cadre de l’élection de 2006 les deux favoris (PRD et PAN) revécurent des luttes qu’ils avaient connues dans l’Etat du Tabasco. Même si les sondages furent régulièrement favorables à AMLO (initiales d’Andres Manuel Lopez Obrador) l’élection fut terriblement disputée. D’un côté les pressions phénoménales de la droite qui s’est radicalisée encore plus jusqu’à employer des méthodes passablement fascistes (le modèle Berlusconi n’est pas loin). De l’autre, les pressions du courant radical en construction avec « l’autre campagne » qui rappela sans cesse le virage social-libéral du PRD. Ce parti s’est distingué par un soutien aux OGM, un alignement sur les valeurs du FMI, un mépris envers les mouvements sociaux « archaïques » (même si AMLO a bénéficié du soutien de la manif la plus phénoménale du Mexique – 1 million de personnes - quand le pouvoir tenta de l’écarter de la course à la présidence à partir d’accusations mensongères). L’expérience des gouverneurs PRD n’est pas de nature à rassurer les gens de gauche. Dans le même temps, Hugo Chavez décida de soutenir AMLO contre le parti de Vicente Fox, le pilier de Bush aux Amériques ; un soutien beaucoup plus discret que dans l’élection péruvienne.
Que peut penser du résultat Enrique Rueda Pacheco ? Si localement PRI et PAN furent sanctionnés, nationalement tout indique que l’éventuel succès du PRD va lui être confisqué. En 1988 la confiscation fut opérée par le PRI, aujourd’hui par son successeur. En l’an 2000, Vicente Fox gagna en sachant que la droite radicale avait été seulement un des atouts du succès. Aujourd’hui, face à un candidat de gauche favori de l’élection, Felipe Calderon risque d’installer au pouvoir un clan qui va allier la mafia et le fascisme (le groupe qui s’appelle Yunque est le pivot de cette stratégie : il allie intégrisme religieux catholique et pratiques politiques anti-démocratiques). Mais comment expliquer qu’AMLO qui se présenta comme le candidat des pauvres et des humbles (80% de la population du pays) n’ait pas pu l’emporter largement ?
La classe moyenne s’est férocement mobilisé tandis que les pauvres se sont largement abstenus pour diverses raisons. Certains ont même été sensibles à la peur suscitée par le PAN (avec une aide sans faille des médias télés les plus diffusés) à partir de luttes comme celles des enseignants d’Oaxaca ou des paysans d’Atenco. Les animateurs de « l’autre campagne », conduite à travers le Mexique par le délégué Zéro (le sous commandant Marcos), devront s’interroger sur leurs capacités à résister face au nouveau rouleau compresseur. Marcos a déclaré après les événements d’Atenco qu’il ne quitterait la capitale qu’avec la libération de tous les détenus politiques. Or, même si l’incarcération des dirigeants paysans est injuste, la puissance du mouvement de solidarité n’a pas pu les libérer et le nouveau pouvoir va sans doute maintenir dans les quartiers de haute sécurité Ignacio del Valle, le leader paysan qui en 2001-2002 bloqua le projet de méga-aréoport à Mexico, et qui en 2006 est tombé après une ignoble provocation médiatico-policière. Pour sept fleuristes interdits de vendre sur le marché, les militants du FPDP sont intervenus en soutien, la police a riposté puis a été dépassée par les paysans. Des caméras purent filmer des révoltés frappant un policier, images passées en boucle à la télé pour susciter la colère et ce résultat : 3500 policiers s’attaquèrent ensuite sauvagement à 300 civils (un enfant fut tué par balle). Il s’agissait de viser des soutiens de « l’autre campagne » pour radicaliser la situation. A présent, soit la gauche révolutionnaire gagne par la lutte et elle prouvera qu’elle est plus forte que les tenants de la démocratie électorale, soit elle échoue et alors la division risque de s’accentuer au sein de la gauche mexicaine. Dans La Jornada, Elena Poniatowska qui pendant longtemps a soutenu les zapatistes, montre déjà du doigt l’irresponsabilité de « l’autre campagne ». Comment le sous-commandant Marcos qui s’est « enfermé » lui-même dans une maison de Mexico va-t-il sortir de l’ornière ? Le tournant de juillet 2006 risque d’être crucial dans l’histoire de toute l’Amérique latine. Les prochains jours sont de la plus haute importance par rapport aux prochaines échéances électorales de la région dont la présidentielle brésilienne d’octobre. 6 juillet 2006 Jean-Paul Damaggio
Note décembre 2010 : Juillet 2006 fut le double échec de la gauche radicale et de la gauche électorale et en effet, depuis, la situation est devenue plus dramatique pour toute la gauche. Le développement du Crime organisé n’apparaît comme un des outils pour tuer la gauche.