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Vie de La Brochure
18 juillet 2018

Réjean Ducharme à Avignon en 2018

Entretien_avec_Lorraine_Pintal

Le Festival d’Avignon par le In et le Off permet de rendre la température d’une part du monde. Se plonger dans cette marée humaine permet de saisir quelques tendances comme nulle part ailleurs.

Cette année, pour le Québec, Michel Tremblay n’est pas au rendez-vous, par contre Wajdi Mouawad continue d’occuper la scène par deux textes : sa pièce Littoral jouée par la Compagnie Esbaudie avec Stéphanie Dussine en metteuse en scène et Assoiffés par la Compagnie Le Bruit et la Rouille.

La surprise vient d’une pièce tirée du roman de Réjean Ducharme, L’Avalée des avalées jouée par Les Déchargeurs. Le décès de Ducharme en 2017 n’est sans doute pas sans lien avec cette tentative et c’est une production du Théâtre du Nouveau Monde de Montréal (je ne sais si comme en France au bout de 50 ans le texte tombe dans le domaine public).

Choisir une pièce parmi des milliers n’est jamais une mince affaire. Le premier indice concerne le théâtre auquel on peut plus ou moins faire confiance. Pour la pièce ici évoquée il s’agit du Petit Louvre dans la petite salle où avec l’ami Jacques nous avons vu autrefois Anna Purcnal. La programmation y est toujours de qualité avec une touche féminine assez marquée. Le deuxième indice est l’auteur mais Réjean Ducharme n’est pas le plus engageant : je n’ai jamais réussi à entrer dans son univers. Mais L’Avalée des avalées a déjà donné lieu à un film magnifique et en pièce de théâtre peut-être sa poésie peut devenir plus «abordable». Bref, c’est un peu un défi. Troisième indice du choix, la présentation dans la revue La Terrasse et un entretien est publié avec Lorraine Pintal qui n’est autre que la directrice du Théâtre du Nouveau Monde (voir en pièce jointe).

L’Avalée des avalées est un drôle de titre mais quand on sait que sa mère s’appelait Lavallée…

Bref, nous sommes accueillis par la metteuse en scène Lorraine Pintal. Sur scène trois acteurs : Bérénice inévitable, son frère (qui fait en même le maître de musique) et leur mère. Finalement l’histoire réduite à ces trois ces personnages est facile à suivre sans que la poésie du roman n’en souffre. La scène commence par une porte qui s’ouvre, pour se fermer à la fin. Toute la pièce est portée par la violence de Bérénice.

La religion

La première surprise est le statut contradictoire fait à la religion. Christian est catholique comme sa mère, Bérénice est juive comme son père. Une tolérance des religions qui permet un mariage mixte ? On va découvrir que cette mixité est un échec dont Bérénice est la victime (ou la coupable diront d’autres).

Bérénice déteste son père et s’efforce de haïr sa mère, sans vraiment y parvenir. Bérénice n’aime que son frère, d’un amour possessif et violent, tout en étant parfaitement consciente de la part d’illusion qu’il y a dans cet amour-là. La jeune fille est révoltée, violente, ne rêve que de guerres et d’incendies. Elle assassine les uns après les autres les chats de sa mère qu’elle a baptisée « Chat mort », puis « Chamomor » (les chats portant le nom de Mauriac !). Face aux bêtises de la jeune fille, et à l’amour immodéré qu’elle porte à son frère, M. Einberg, le père, décide de l’envoyer en Israël. Là, elle devient heureuse d’être juive… pendant trois jours !

La religion n’est donc pas du côté du lien, mais bien de la séparation et de l’anéantissement. Bérénice devant tant de feu et de sang ne peut répondre que par son cri de guerre « Vacherie de vacherie ».

Peut-être l’absence du père sur scène et de son fondamentalisme religieux empêche de mieux comprendre cette névrose de la fille.

La jeunesse

Par Bérénice mais aussi par Christian son frère le roman signe la révolte d’une jeunesse qui sera la révolte des années 60 symbolisée par les événements de 68. La mère de Christian rêve pour lui d'une carrière universitaire, et lui veut être laveur de javelot ! Mais à la différence de sa sœur il garde pour lui ses rêves.

Le Canada-français qui va alors devenir le Québec à travers une «Révolution tranquille» passera ensuite à la révolte violente du FLQ (Front de libération du Québec).

La famille

On pourrait réduire l’histoire à une querelle de famille mais par le jeu des acteurs il est aisé de comprendre que la colère de Bérénice va bien au-delà, et les métaphores et toute la poésie dite, confirment cet affrontement avec toute la société. Beaucoup de commentateurs vont d’ailleurs privilégier l’importance du langage mais elle n’existe que parce qu’elle est au service d’un témoignage sur tout le temps présent et la metteuse en scène a eu raison de garder la pièce dans les années 60.

Avec cette contradiction : le roman a été publié en 1966 par Gallimard (les éditeurs québécois le refusèrent) à un moment où le nationalisme montant refusait un tel détour.

Il y aurait beaucoup à dire mais je m'arrête là pour aujourd'hui. Je voulais lire le roman mais à la FNAC d'Avignon un seul livre de Ducharme et ce n'était pas l'Avalée des avalées. J-P Damaggio

Voici la conclusion, à savoir l’explication du titre : « La vie ne se passe pas sur la terre, mais dans ma tête. La vie est dans ma tête et ma tête est dans la vie. Je suis englobante et englobée. Je suis l'avalée de l'avalé. »

 Une réponse à l’introduction :

« Tout m'avale. Quand j'ai les yeux fermés, c'est par mon ventre que je suis avalée, c'est dans mon ventre que j'étouffe. Quand j'ai les yeux ouverts, c'est par ce que je vois que je suis avalée, c'est dans le ventre de ce que je vois que je suffoque. Je suis avalée par le fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le visage trop beau de ma mère. Le visage de ma mère est beau pour rien. S'il était laid, il serait laid pour rien. Les visages, beaux ou laids, ne servent à rien. On regarde un visage, un papillon, une fleur, et ça nous travaille, puis ça nous irrite. Si on se laisse faire, ça nous désespère. Il ne devrait pas y avoir de visages, de papillons, de fleurs. Que j'aie les yeux ouverts ou fermés, je suis englobée: il n'y a plus assez d'air tout à coup, mon cœur se serre, la peur me saisit.»

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