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Vie de La Brochure
25 juillet 2018

Jean Ziegler en 68

LE MONDE — 6 avril 1968

Confession d'un révolutionnaire

LE « JOURNAL D'UN GUÉRILLERO»

 CE «Journal d'un guérillero» ouvre une brèche importante dans le mur de silence et d'informations truquées qui entoure encore aujourd'hui la souffrance de tant de peuples paysans d'Amérique latine. Un jeune commandant des Forces armées révolutionnaires de Colombie, homme venu de la ville, à la formation universitaire solide, mais qui exige l'anonymat, a recueilli au cours de ses années de maquis les récits multiformes, parfois contradictoires, mais à chaque souffle passionnants et profondément authentiques de ses compagnons d'armes.

Derrière l'émotion qu'inspire la lecture de ces destins douloureux, une forme nouvelle de sociabilité apparaît. Elle vaut la peine qu'on s'y arrête : je ne sais si la Colombie arrivera un jour à supprimer l'exploitation où la tient depuis des générations une mince couche de propriétaires soutenue par certains groupes financiers des Etats-Unis. Mais à l'intérieur de cette société coloniale s'est formée une société de contestation, née de la guérilla.

Pour la comprendre, un résumé historique est nécessaire. Devant les délégués de la Conférence interaméricaine de Bogota (1948), près de cent mille paysans, étudiants et ouvriers défilent en silence. Quelques jours plus tard, le 9 avril, leur leader Gaïtan est assassiné. C'est la guerre civile: 5 000 personnes meurent pendant les premiers jours dans la ville saccagée. Rapidement la guerre gagne la campagne : des marches de la faim, des occupations violentes de grandes propriétés inexploitées, des luttes fratricides entre chefs de bande payés par des propriétaires rivaux et d'authentiques révolutions locales marquent une époque de près de quinze ans, qu'on nomme la «Violencia». Sous les coups de l'armée et des mercenaires, la résistance populaire s'organise : les paysans créent des zones d'autodéfense, des villages entiers vivent en autarcie...

 

La foi dans les sorciers

Quelle est la situation aujourd'hui ? Aucun jugement global n'est possible. Mais là où les guérilleros — en migration permanente et raisonnée — ont réussi à s'implanter, une société nouvelle existe déjà : des villages se forment, des familles se constituent et un système de gouvernement, dominé entièrement par l'assemblée souveraine des hommes porteurs d'armes, s'établit. Il s'agit en fait de sociétés égalitaires et communautaires qui s'étendent dans la plaine ou se replient dans la montagne au hasard des combats que livrent autour d'elles les guérilleros migrateurs.

Une des découvertes les plus surprenantes que fait le sociologue à la lecture du «Journal d'un guérillero» concerne les motivations des combattants : à part quelques chefs, rares sont les responsables de zones ou les guérilleros qui témoignent d'une conscience politique structurée. Des hommes et des femmes, qui effacent méthodiquement leurs traces chaque fois qu'ils quittent un village, qui résistent à la faim avec une endurance incroyable et qui manifestent des qualités militaires étonnantes, s'en remettent souvent - pour la compréhension de leur destin — au rêve, à la magie apprise dès l'enfance ou à quelques sorciers dont la présence est signalée dans le voisinage.

Bref, s'il parait incontestable qu'une idéologie révolutionnaire naît de la réflexion des chefs, il ne semble pas moins évident que les hommes et les femmes qui meurent quotidiennement dans les maquis d'Amérique sont mus avant tout par un besoin obscur de dignité et une foule de croyances ignorées des Européens.

Ces récits bruts livrent à la réflexion sociologique des matériaux précieux. Mais ce domaine est encore méconnu : pour la seule Colombie, des textes passionnants —et qui d'une façon précise analysent les motivations des guérilleros — de Francisco Posada, José Gutierrez, Helena Araujo et Masta Trava, n'ont jamais été traduits. Le «Journal d'un guérillero» doit ouvrir la voie à une série de traductions qui rendra accessible aux lecteurs de langue française le monde vaste et presque inexploré des sociétés nouvelles d'Amérique latine. JEAN ZIEGLER.

* Le Seuil, préface d'Armand Gatti, 125 p., 9,50 F.

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