Les framboises par Jacques Desmarais
Sur le facebook de Jacques Desmarais vous trouverez en cliquant sur le titre (avec photos à l'appui), l'histoire ci-dessous que je reprends pour sa fraîcheur et son style. N'est-il pas beau de se souvenir de ce temps des années 60 quand la fermeture de la voiture n'était pas indispensable ? Et rural je suis aussi. La référence à Victor Lévy-Beaulieu ne dira peut-êre rien au lecteur mais cherchez sur internet vous ne serez pas déçus. JPD
Historiettes d'été. Je suis allé aux framboises en pensant aux enfants. J'ai apporté la récolte à mes petits-cocos que je gardais le soir même. Tous deux sur leurs chaises adossées au comptoir de la cuisine, c'était juste mourant de les regarder vider le casseau, le temps de le dire, à pleines poignées qui dégoulinent, en écrapoutissant le fond ! Un beau massacre ! Après, on a chanté Petit papa framboise sauvage... À l'été de mes douze ans, ma cousine Huguette m'avait averti : " On va aux framboises demain avec mon oncle Ulric dans le P'tit Neuf. Un bon spot secret ! " C'est bien certain que j'irais les rejoindre en bicycle. Sauf que je n'avais pas une idée précise de l'endroit en friche et une fois arrivé dans les parages, je ne voyais pas un chat aux alentours. Cependant, j'avais bien aperçu, comme abandonnée en retrait dans une entrée de champ, l'imposante automobile noire de mon oncle, un modèle rare, luxueux, des années cinquante, mais rutilant, impeccable, sous le capot ça étincelait comme un sous neuf; je pense que c'était un Desoto Powermaster, ou bien un Studebaker Champion, je ne sais plus; pour moi c'tait un vieux char, mais une grande fierté pour mon oncle, barbier et veuf de son état. Il avait fait le voyage jusqu'à Brunswick avec pour visiter sa parenté des États. (Parenthèse: Ici, dear David Vermette, on touche les ramures, vu que mon oncle du nom de Ouillet était originaire de Roxton Falls et il avait des frères ou des cousins dans le Maine...). J'eus beau héler, pas un seul signe. Vu que la vitre du char était baissée, j'ai donné trois-quatre coups de criard ! Calvore ! C'était un son grandiose ! Symphonique. Ensorcelant même. Mais rien. Personne. Alors, avec toute l'intensité sans limite d'un gars de douze ans, je me suis dardé, j'ai étiré les appels... En fait, je trouvais ça beau et défoulant. Au-delà des buissons, mon oncle a bien fini par e retontir, même je dirais que son pas était assez vigoureux. Il était doté d'avance d'une voix haute perchée et, le clipper entre les mains, il lui arrivait de manquer de patience lorsqu'on gigotait trop sur sa chaise de barbier, mais là, c'était clair que ça frisait l'autodéfense. Il n'a pas dit " mon p'tit Christ! T'es donc bien pas débrouillard ", mais il devait le penser en sacrement. Il m'a lancé : " Arrête-toé! Tu vas brûler ma batterie! " Mon autre anecdote de framboises, je fais ça vite, elle me vient de Victor Lévy-Beaulieu qui a tenu jadis une chronique hebdomadaire au Devoir sur la télé. C'était assez amusant, sérieux, je veux dire dans le sujet, peut-être alimentaire; c'était surtout littéraire à la VLB, de ce côté-là du monde, parfois avec des bifurcations personnelles et rurales. C'est ainsi qu'un jour où il se sentait d'humeur bucolique, il glissa entre deux lignes le bonheur qu'il ressentait en allant aux framboises sur sa terre des Trois-Pistoles. Son kick, c'était d'aller aux framboises tout nu. Je ne juge pas. Même si ça ne paraît pas, je suis profondément rural et j'ai mes propres simagrées une fois lâché lousse dans la nature. J'imagine la dextérité, la gymnastique, le degré de risque, les bébittes... J'avoue n'avoir jamais eu le goût d'essayer ça.