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Vie de La Brochure
24 octobre 2018

Michéa lu par Joffrin

Pas surprenant si Jack Dion sur Marianne s’étonne de la conclusion de l’article ci-dessous de Laurent Joffrin sur Michéa : «Au bout du compte, le réquisitoire de Jean-Claude Michéa est fondé sur des sophismes grossiers, qui autorisent toutes les récupérations par la droite identitaire, dont il se distingue de moins en moins.»

C’est ce qui m’a incité à aller voir la réplique publiée sur Libération.

1 ) Michéa ne parle pas de la gauche en général mais du bilan de ces dernières années donc Laurent Joffrin commence par un faux procès.

2 ) Michéa conduit justement sa critique de la gauche parce qu’elle n’a pas su, pu ou voulu, répliquer à la contre-offensive du capitalisme après 1968.

3 ) Et si la bataille pour les droits de l’homme a été lancé pour éliminer le citoyen, il n’en est pas responsable. D’ailleurs dans l’article Joffrin confirme la référence aux seuls « doits de l’homme ». Sauf qu’il n’y a pas d’homme sans le citoyen ! Il n’y a pas d’individu sans être social !

4 ) C’est Joffrin qui est en permanence du côté des abstractions même s’il orne son article de nombreuses victoires sociales auxquelles il ne doit rien.

5 ) « Forces citations savantes » dit le sarcastique Joffrin. En fait il réduit un mouvement (celui de la pensée de Michéa) à des images déformées !

Bref, je ne suis pas surpris par cette descente aux enfers car Joffrin y a lu un portait où sans nul doute, il s’est souvent reconnu : celui d’une démission qui a, sans abstraction, conduit Marine Le Pen à obtenir 35% des voix à une présidentielle. J-P D.

 

CHRONIQUE «LA CITÉ DES LIVRES»

Jean-Claude Michéa et ses commodes abstractions

Par Laurent Joffrin — 2 octobre 2018 à 18:06 (mis à jour à 18:20)

Avec «le Loup dans la bergerie», le philosophe livre une fois encore un réquisitoire contre la gauche qui aurait abandonné le peuple pour ne parler qu’aux minorités.

Avec des amis comme lui, la gauche n’a pas besoin d’ennemis. Au fil des livres, Jean-Claude Michéa ne cesse de dénoncer l’infâme trahison des progressistes, en les fustigeant sur un ton de hauteur sarcastique et d’une volontaire cuistrerie, avec force citations savantes et notes plus longues que le texte principal (Michéa parle de «scolies», c’est plus chic). Comme il reproche à la gauche son «libéralisme culturel» - défense des minorités, liberté des mœurs, etc. -, il est devenu l’idole de tous les réacs du Figaro Magazine et de Valeurs actuelles, sans jamais s’en distinguer vraiment, trop heureux de la notoriété ainsi récoltée.

Michéa fut communiste. Sans doute pense-t-il que pour avoir révéré Marchais et Brejnev, il a gagné un brevet de lucidité. Comme il porte un bonnet de laine, il se voit en héraut du peuple. Mais une fois le jargon dissipé, sa thèse est banale. Depuis des lustres, dit-il, la gauche socialiste et républicaine a adopté «l’idéologie des droits de l’homme». Dès lors, elle est devenue libérale et chez elle les réformes «sociétales» ont remplacé la question sociale. Au lieu de défendre les intérêts des classes populaires, ce qui supposerait la promotion de valeurs collectives - Michéa relie celles-ci à la «common decency» chère à George Orwell - la gauche s’est concentrée sur l’antiracisme, la lutte contre les discriminations de genre, la dénonciation des politiques «sécuritaires», conjuguant ainsi libéralisme économique et libéralisme culturel, qui sont des frères siamois idéologiques. La gauche parlait aux prolos ; elle ne représente plus que les bobos.

Pourtant ce raisonnement, qui tire sa force de la répétition, se heurte à des réalités politiques que Michéa, réfugié dans de commodes abstractions, tout occupé à faire des livres avec des livres sans jamais daigner descendre dans l’arène des rétives réalités, évite soigneusement de prendre en compte et même de citer. D’abord celle-ci : constatant le lamentable échec des économies étatisées, la gauche s’est effectivement ralliée à l’économie de marché. Mais non au libéralisme économique, qui est une chose distincte. Au contraire, elle n’a cessé de contredire les libéraux en réalisant des réformes qui soumettent l’économie de marché aux correctifs des principes socialistes. Certes, elle se réfère aux droits de l’homme, mais c’est aussitôt pour y inclure des droits sociaux (voir la Déclaration de 1946, dont Michéa ne souffle mot, pour s’en tenir à celle de 1789, plus bourgeoise et plus facile à critiquer).

Libéral, le Front populaire qui instaure les congés payés, l’Office du blé ou la semaine de quarante heures ? Libéral, le gouvernement de 1946 qui crée la Sécurité sociale, pilote l’économie au centre, par les nationalisations et le Plan? Libéral, le gouvernement Mauroy qui instaure les lois Auroux, réduit le temps de travail, rehausse le smic et les minima sociaux ? Rocard qui crée la CSG ? Jospin qui promulgue les 35 heures ? Hollande qui impose le capital comme le travail ou ramène à 60 ans l’âge de la retraite pour les longues carrières ? Libérale, une France où le code du travail, même réformé, compte des milliers de pages, où la moitié du revenu national est redistribué sur la base de principes égalitaires ? Tout à son utopie fumeuse, Michéa ne veut pas voir qu’il y a plusieurs sortes d’économies de marché et que la gauche européenne a sans cesse cherché à humaniser la société, souvent avec succès, dans un sens inverse à celui du dogme libéral, ce qui distingue aujourd’hui le vieux continent du nouveau.

Il postule ensuite que libéralisme politique et sociétal entraîne automatiquement un ralliement au libéralisme économique. Dès lors qu’on prêche la libéralisation des mœurs ou le droit des minorités, dit-il, on avalise le catéchisme thatchérien. Rien de plus faux. La gauche est libérale en politique, ou dans le domaine sociétal mais elle est keynésienne ou sociale-démocrate dès qu’il s’agit de questions sociales. Les écologistes sont très libéraux en matière de mœurs mais dirigistes dès qu’il s’agit de lutter contre le réchauffement climatique, etc. En fait, contrairement au faux syllogisme de Michéa, la gauche cherche à conjuguer droits individuels (libéraux) et droits collectifs (socialistes).

A l’inverse, on imagine très bien un libéralisme économique sans droits de l’homme. La Chine est capitaliste et bafoue les libertés tous les jours. Les pays de l’Est (Pologne, Hongrie) sont libéraux en économie et conservateurs en matière de mœurs, tout comme l’Arabie Saoudite. Trump est ultra-libéral en économie et répressif en matière de sécurité ou d’immigration. La soi-disant continuité absolue entre droits de l’homme et libéralisme économique ne résiste pas à l’examen. En un mot, la gauche n’est pas ralliée au libéralisme et le libéralisme culturel n’entraîne pas forcément le libéralisme économique. Au bout du compte, le réquisitoire de Jean-Claude Michéa est fondé sur des sophismes grossiers, qui autorisent toutes les récupérations par la droite identitaire, dont il se distingue de moins en moins.

Laurent Joffrin

Jean-Claude Michéa Le loup dans la bergerie Climats, 166pp., 17€.

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