Anciens de 68 et gilets jaunes
J’essaie de travailler à un livre sur « Gilets jaunes loin de 68 » et bien sûr je consacre quelques lignes à des anciens de 68 qui ont craché sur les gilets jaunes comme si, après eux, toute révolte était devenu impossible. Certains diront qu’il s’agit de traîtres bien connus, depuis longtemps, à la cause révolutionnaire, qui n’ont fait que confirmer leur traitrise. Tout dépend du regard que l’on porte sur leur cause révolutionnaire. A mes yeux, une fois mis de côté le verbiage, ils ont contribué à la réalisation de la société qu’ils souhaitaient, et ne sont donc que faiblement traitres. Cette analyse, sur laquelle je m’appuie depuis 30 ans est celle de Michel Clouscard (le capitalisme de la séduction) et j’ai voulu aller voir ce qu’il disait de Cohn-Bendit à travers l’écriture amusée de François de Negroni qui a vécu souvent à ses côtés. Je vous offre ce moment épique en vous incitant bien sûr à lire tout le livre pour, sous les anecdotes saisir les plages d’une philosophie. J-P Damaggio
Avec Clouscard, François de Negroni, éditions Delga, 2013
sport, télévision, lexicologie, Cohn-Bendit
Michel a été un athlète de haut niveau. Champion junior régional de sprint, il parviendra aux portes de l'équipe de France du quatre fois cent mètres, manquant de justesse une sélection olympique. Il sera aussi un ailier véloce dans l'équipe de rugby de son fief gaillacois. Ensuite, il a continué à faire de l'exercice physique. Autant par plaisir que pour garder la forme, et lutter aussi contre les kilos superflus. À Gaillac, en Corse, il court presque chaque jour, sans crainte d'aller au bout de sa fatigue. Ou il marche des heures durant, d'un pas soutenu. À Rogliano, je l'avais invité, comme tout primo-arrivant, à grimper au sommet des "Trois pointes", une montagne crénelée, à l'ouest du village, d'où l'on peut contempler le Cap corse en grand panoramique. Une excursion abrupte. Des sentiers escarpés. Son train était rapide. Haletant, je peinais à le suivre.
Mais entre ces pratiques, qui relèvent de l'hygiène corporelle et du loisir, et le frisson, la griserie, de la compétition, il y a un gouffre. Son amour de la geste physique s'est donc reconverti aussi en banale passion pour le spectacle, direct ou télévisé, des épreuves sportives. En ce moite après-midi calvais, où il ferait si bon siester, nous assistons aux concours d'athlétisme des Jeux d'été boycottés de 1980, à Moscou. Gisent écroulés et rivés devant le poste René, sa femme Brigitte, Michel et moi.
Au vu des plus grandes prouesses du monde, de quelles réflexions puissantes ce géant de la pensée va-t-il nous régaler ? À quel niveau technique, à quelles approches tactiques, haussera-t-il ses analyses ? Quel inévitable rapport pertinent établira-t-il entre les pacifiques affrontements des dieux du stade et le si belliqueux contexte international ? Ne commence-t-il pas chaque année son cours d'introduction à la sociologie, à Poitiers, par cette question posée à ses nouveaux étudiants : «Lequel d'entre tous est-il capable de me donner le nom et le temps du recordman mondial du cent mètres plat ? » Et d'expliquer à ceux, les plus nombreux, qui sèchent, mais aussi aux autres, la valeur heuristique de ce sujet. Il permet de se placer du point de vue de l'universel, toute l'humanité, en tant que telle, pouvant se projeter dans un exploit qui renvoie à l'espèce. Et aussi du point de vue du particulier, à travers l'étude des conditions sociales, politiques, civilisationnelles, qui ont conduit cet être précis à accomplir, ici et maintenant, sa performance.
Oyons donc attentivement le prodige de Gaillac.
Eh bien durant plus de deux heures, il ne va se fendre que d'un seul commentaire, maintes fois répété, délicieusement redondant : «PUTAIN !». Un mot, soyons juste, décliné par lui à l'envi sous toutes ses nuances possibles : l'enthousiasme, la colère, la déception, l'indignation, la frustration, etc. Nous attendions un cours magistral. Nous voici confinés à un modeste exercice d'herméneutique : recenser en dégustation indécise les contenus émotionnels que peut dégager un signifiant flottant pratiqué sur le mode exclamatif.
Autre forme annexe plus prolixe : si Cohn-Bendit, par exemple, passe sur un plateau de télévision à l'occasion d'un débat politique, la lexicologie clouscardienne s'amplifie immédiatement, sans renoncer à la redondance. «Tiens, voilà le terroriste mondain.» - «Rengaine ta morgue. Ton pouvoir de séduction consiste à t'identifier à l'idéologie.» -«Jette ton masque d'ancien contestataire, crapule : tu n'es qu'un veau.» — « C'est ce tas de chair libertaire qui sert de présentoir au marché du désir !» —«Putain, vous avez vu, il ose parler d'une innocence antérieure aux rapports de production. Sous les pavés Le Pen.» — « Et si on changeait de chaîne ? » »