Ruffin-Perret, Je veux du soleil (II)
Après les éloges du film Je veux du soleil, quelques observations. Si je prends une pièce de monnaie, il y a pile et face. Les éloges c’était la face pile mais il reste à réfléchir à l’autre face.
Ruffin-Perret ont choisi la géographie contre l’histoire. Peut-être parce que Ruffin avait envie de sortir d’Amiens. S’il était resté à Amiens à suivre l’histoire sur le long terme d’un rond-point local, le film aurait été tout différent. De la forme «bisounours» il serait passé à la forme contradictions.
Dans le film par la moindre référence à facebook par exemple, or facebook est l’arme majeure des gilets jaunes ! Et que révèle en premier facebook ? La multiplication infinie des groupes et l’incapacité à construire une plateforme commune. Sur le long terme, les acteurs des ronds-points se sont querellés, fait inévitable quand une «famille» vit ensemble pendant plusieurs semaines. Au bout d’un moment les reproches commencent à pleuvoir. D’où ce paradoxe : d’un côté les gilets jaunes se sont rassemblés en mettant en avant l’essentiel mais ils se sont divisés sur des peccadilles.
Que ce soit à Montech, Caussade, Montauban, Valence, Castelsarrasin, l’entente n’a pas toujours été fraternelle. Dans le film, au détour d’une phrase, une des questions est évoquée : l’alcoolisme. Voilà une cause de disputes. En conséquence certains gilets jaunes ont abandonné le gilet et d’autres l’ont mis.
Une autre contradiction : alors que les gilets jaunes en appellent à plus de démocratie, entre eux c’est souvent la guerre des petits chefs. Ce n’est pas là mettre en cause la grandeur de la tâche accomplie qui est pour moi sans équivalent dans l’histoire, mais c’est là réfléchir par où viennent les difficultés. La difficulté majeure vient bien sûr de la répression car il n’existe aucun rond-point qui ait disparu de lui-même mais sous l’effet des hommes de Castagnette. Cette répression ne peut cacher la difficulté interne. Je vais y revenir dans un autre article avec le cas des dirigeants autoproclamés. Dans le film n’apparaît qu’une figure nationale, Jules Terrier, un gilet jaune qui dès le début a dénoncé les violences et a disparu des médias.
En fait, la question que j’évoque apparaît dans une séquence du film quand Ruffin demande si sur le rond-point tout le monde est d’accord sur le RIC. Et tout le monde est d’accord alors en rigolant il dit : « Personne n’ose dire le contraire ? ». Or bien sûr des gilets jaunes n’ont pas été enthousiasmés par la place prise par le RIC dans les revendications, allant parfois jusqu’à marginaliser les questions sociales. Je l’ai déjà écrit : il n’y a pas plus critique des gilets jaunes que les gilets jaunes, sauf que nous sommes là dans des critiques pour faire vivre le mouvement, quand dans les médias les critiques ne sont là que pour tuer le mouvement d’où la séquence du film où les commentateurs attribuent aux gilets jaunes les tares les plus graves et les plus diverses.
De même par ces observations, je ne rejoins pas les critiques incendiaires contre François Ruffin. J’en cite une, reprise de facebook et qui en recoupe d’autres :
«Dès son film Merci Patron, l’histoire d’un petit mec prétentieux qui manipule une famille d’ouvriers de manière minable et méprisante je ne le supporte pas et voir tous les bobos de « gauche » s’ébaudir devant cela !!!! Je craque !!! »
C’est le propos d’un militant de gauche totalement anti gilets jaunes qui sous prétexte des ambitions (des prétentions) de Ruffin crache son venin. Oui Ruffin est ambitieux mais à quelles fins ?
Non il n’est pas le chouchou des bobos de gauche. Au moment de Nuit debout il a proposé une rencontre avec les syndicats, comme il a proposé aux gilets jaunes de rencontrer les bobos. Il ne prend pas les chemins pavés de bonnes intentions, avec toujours cette idée en tête : développer le combat social. Avec ses petits moyens il cherche une voie. Quand il met un maillot de foot à l’Assemblée il ne s’agit pas d’une provocation mais de la traduction concrète de sa présence réelle sur des terrains de foot. Mais qui peut suivre ? Parce qu’il est à présent médiatiser, il faut se méfier de l’image donné par les médias.
J-P Damaggio