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Vie de La Brochure
19 juin 2019

Cladel sur le Cri du Peuple 1886

Cladel dans son contexte. Je ne connais pas l'auteur de l'article mais ce qu'il dit est unique. J-P Damaggio

cladel titi foyssac

Le Cri du peuple : journal politique quotidien.

1886-10-05.

 Un maître livre

Ecrit par un maître ouvrier de la plume, peut-on ajouter sans crainte.

C’est de Titi Foyssac IV, dit La République et la Chrétienté que je veux parler, et de son auteur Léon Cladel.

Je sais bien qu’ils sont une demi douzaine, peut-être plus, de jeunes porte-plumes à crier bien haut, entre les bocks :

-Cladel ! un raseur ! un bonhomme qui n’écrit pas comme tout le monde ! Vidé mon Bon… Puis tu sais, son style, c’est de la pose…. Quand on voit Cladel entrer chez un éditeur, les huissiers peuvent graisser leurs bottes et apprêter leur grimoire.

Et de rigoler aux tables alentours.

Comme on rigolerait plus fort aux tables d’alentour si un indiscret phonographe se mettait tout à coup à nasiller ce petit discours, ou quelque chose d’approchant, débité six mois auparavant par un de la demi douzaine en question :

- Cher maître, j’arrive à Paris et je crève de faim. Vous êtes tout puissant auprès des éditeurs et des directeurs de journaux ; si vous le vouliez, vous pourriez d’un mot les décider à me publier ma première œuvre : Sonnets irisés ou les Mémoires d’une chahuteuse.

Et comme on rigolerait encore plus fort du cher maître, qui plantait-là le livre en train et s’en venait à Paris faire antichambre chez les pachas de la publication pour son protégé improvisé.

Naïf, va !

Vous avez la mémoire plus courte que les tripes, mes camarades.

Ecrivant comme tout le monde parle, c’est-à-dire mal, vous ne pouvez avoir le respect de l’effort consciencieux d’un artiste de lettres.

Le facile seul vous plaît : Amours faciles, travail facile, vie facile ; vous ne sortez pas de là. Eh bien restez-y, mais ayez au moins cet instinctif et envieux respect qu’ont les femmes forcées de se vendre à l’égard de celles qui ont la chance de pouvoir se donner librement.

Me voici bien loin de Titi Foyssac. C’est la faute de ces imbéciles. Oui, imbéciles, car c’est pas bêtise, par peur de paraître originaux, pas dans train, comme ils disent, qu’ils sont ingrats. Ils ignorent qu’il faut avoir infiniment d’esprit pour se permettre d’être lâche sans trop de désavantage.

Au fait :

Titi Foyssac est un vieux riche, très humain, la providence de sa contrée. Il a une nièce jolie comme une madone, dévote comme une Méridionale. Elle est aimée d’un jeune brave. Mais elle est catholique et lui protestant. Qu’à cela ne tienne. Titi Foyssac arrange tout en faisant célébrer un mariage purement civil à la barbe des dévots catholiques et protestants ; enragés à l’envi d’une telle audace, et meurt béni de tous après avoir fait un joli pied de nez à l’Eglise, qui n’aura pas ses écus.

Ça n’a l’air de rien cette simple histoire, et c’est un pur chef d’œuvre. Il passe dans ces pages un tel souffle d’amour pour les déshérités, pour les faibles, pour les animaux, pour tout ce qui vit, qu’on prend, en les lisant, comme un bain de nature.

Eh ! Oui parbleu ! le style en est selon la manière de l’auteur, et cette manière n’est pas à l’abri de la critique. On peut, on doit souhaiter qu’elle ne s’impose pas à une école. Cela c’est entendu. Mais Cladel fait du Cladel ; il a son verre à lui, et n’a jamais prié personne d’y boire.

En tout cas, ce style recherché dont on l’incrimine sans vouloir s’apercevoir de la belle et large cadence qui en règle les périodes, ni dans la couleur intense qui en éclaire les beautés, relève, outre le souci artistique sans lequel il n’est point de belle œuvre, une préoccupation constante d’enrichir la langue d’y introduire les énergiques et colorés vocables patois de son pays natal, le Quercy.

Mais ce pourquoi surtout on lui en veut, dans la littérature où l’on s’amuse, c’est d’être resté fidèle à la foi politique.

Il a glorifié les vaincus de la Commune et refusé la main à Gambetta parvenu.

Et cela ne se pardonne pas, de tels reproches de chair et d’os, dans le monde des convictions faciles.

Mon cher Cladel, vous êtes un naïf, et c’est pour ça que je vous aime.

Paul Grandet.

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