Marie Rattazzi et Cladel
Je cherchais «Nouvelle revue » sur Gallicaet je suis tombé sur « Nouvelle revue internationale européenne ». Avouez que ce titre est bizarre car si la revue est internationale, elle est européenne ! Et plus bizarre encore : le nombre impressionnant de collaborateurs ! Et si les collaboratrices sont moins nombreuses, elles sont tout de même largement présentes. Qui était ce Baron de Stock pour avoir un tel carnet d’adresses ! Parce que le XIXème siècle est toujours chargé en surprises, disons qu’il s’agit d’une femme au parcours vraiment européen !
Elle est née a Waterford (Irlande) le 25 avril 1831 sous le nom de Marie-Lætitia Bonaparte-Wyse, dite Marie de Solms et est décédée à Paris le 6 février 1902 (à 70 ans). Cette femme de lettres, poétesse, fondatrice de plusieurs revues, journaliste empruntant plusieurs pseudonymes comme « Le baron de Stock » ou « Bernard Camille » a aussi été surnommée « La Muse des Alpes ».
Vers 1852 et malgré sa parenté avec l'empereur, elle est interdite de séjour à Paris par la police de Napoléon III qui la soupçonne de complot et d'espionnage et s'exile en Savoie, à Aix-les-Bains où elle met toute son énergie et réussit à faire vivre son salon au chalet de Solms, chalet où elle va habiter de 1853 à 1863.
Elle se remarie le 3 février 1863 à Turin avec Urbano Rattazzi, premier ministre du Royaume d'Italie, 15 jours après l'enterrement de son premier mari et vit désormais à Turin, revenant régulièrement à Aix-les-Bains pour ses vacances.
D’où son nom de Marie Rattazzi à la fin de sa vie (M.R. sur la revue qu’elle fonde) même si, veuve pour la seconde fois en 1873, elle épouse en troisièmes noces Don Luis de Rute y Ginez (1844-1889), sous-secrétaire d'état et maire de Cortes (Navarre) en Espagne, qui meurt en 1889 !
C’est dans la revue ici mentionnée qu’elle publie la poésie évoquée de Cladel, une autre poésie en prose ci-dessous, et un portrait de la maison de Cladel dont elle était une admiratrice depuis très longtemps. J-P Damaggio
Le Taureau, Poème en prose
Il jouit, ce taureau d'une réputation vraiment extraordinaire, et les vachers des environs, à plus de vingt lieues à la ronde ne voulaient que lui pour leurs bêtes à cornes, car «ce provigneur, disaient-ils, n'en manquait pas une et les servait toutes à souhait». .Aussi, quand il tomba malade et qu'il fut obligé de garder l'étable; le haras chôma-t-il. On venait lui rendre visite de toutes parts et l'on s'apitoyait, sur son sort en le voyant se tordre sur sa litière, en proie à une maladie qui déconcertait les vétérinaires et les empiriques de la contrée. Enfin, il alla mieux, et, certain jour, dès que les étoiles commencèrent à blêmir, aux premières clartés crépusculaires, le valet de la monte, lui ayant passé un licol au cou, l'aida à se lever et le conduisit au milieu de la prairie où il le laissa.
Faible encore, l’animal frémissait sur ses jarrets ; sa langue pâle parcourait lentement son mufle où gluaient quelques, filets de morve, et, tout grumelé, son poil suintait. Après avoir flairait les rosées aurorales, il poussa un beuglement plaintif, auquel répondirent aussitôt les vaches d'alentour, et s'accroupit contre le tronc d'un châtaignier, les cornes tournées vers le levant.
Les faisant onduler sous elles, une brise courait à travers les herbages, au-dessus desquels planaient des vols furtifs. Partout les panaches des arbres oscillaient et bruissaient, harmonieusement, des rumeurs latentes et profondes s'épandaient sous bois, et la Veyre d'Aveyron, roulant ses cailloux grisâtres, chantait une mélopée à laquelle se mêlaient les fantasques sifflements des merles et les arpèges mélodiques des rossignols ; sautillant, de ci, de là, par la campagne, se posant tantôt sur les souches difformes qui confondaient leurs ramures, tantôt sur les branches des saules et des ormes, s'allongeant avec des gestes humains, tantôt sur les mottes de terre qui bosselaient les sillons, les pies jacassaient avec allégresse et les rouges-gorges se querellaient entre eux ; les bandes de corbeaux et des troupes de corneilles tombaient lourdement des crêtes rocheuses à peine visibles à l’horizon ; des bergeronnettes tremblaient à la pointe des orties ; à droite, à gauche, le long des haies, sous le toit des chaumières, parmi les sentiers déserts, au bord des grandes routes, en tous lieux et de tos côtes, les friquets, innombrables, voletaient, ramageant.
A cette heure, en pleins champs, tout avait son langage : du brin d’herbe aux masses calcaires qui se dégageaient peu à peu des ombres de la nuit. Impassible et rigide comme une figure de granit, la bête écoutait : ses yeux intelligents disaient qu’il admirait le réveil des choses autant que la majesté du spectacle cosmique. A plusieurs reprises, comme pour interroger, il leva sa face imposante vers un massif de chênes que l'aube plus vive pénétrait peu à peu, et d’où sortaient des voix inarticulées et mystérieuses ; puis il considéra religieusement les collines lointaines qu'abandonnaient enfin la brume nocturne, et les hêtraies séculaires où se désagrégeaient d’épais nuages. Un manoir féodal montrait au loin sa tête chenue où grimpaient en tumulte lu saxifrage et le lierre, et ses vieilles murailles grises percées à jour lisant voir, à travers leurs ouvertures longitudinales, des pans énormes de ciel.
Soudain, le soleil troua l’atmosphère, et dans l'étendue, apparurent, distincts les gorges, les ravins, les monts, les vallées, les cours d’eau, les forêts, les pièces de maïs et de blé, les vignes, les beautés agrestes et fluviales, toutes les éternelles splendeurs de la mère mamelue. Dardée et frappant droit, sur les arêtes d'une roche basaltique, les premiers rayons de l’astre y fomentèrent un incendie qui bientôt en rejaillit, dispersant ses éclats en tous sens. Le gris-bleu du ciel avait fait place à un azur monochrome et la Veyre resplendit, embrasée. Eparses sur la végétation, les larmes de la nuit ardaient comme des diamants, la nature entière subissait les baisers du soleil-roi ; pour le saluer, les futaies, une dernière fois frôlées par la brise mourante, abaissèrent respectueusement leurs cimes musicales !
Le Rouge s’était redressé : solide maintenant, en pleine clarté, la corne haute, arc-bouté sur ses jarrets, il semblait comprendre le phénomène diurne ; sa poitrine jouait librement, ses muscles saillaient, son sang circulait, violent, en ses veines ; il respirait avec liberté. Terne et moite la veille, son poil, couleur de brique cuite, à présent luisait lisse et sec. Comme les choses dont il était environné, le mâle revenait à la vie, il s'affranchissait de ses derniers maux, il ressuscitait sous la chaleur et sous la lumière, il se sentait reverdir, vivre et vivait. Tout à coup, enivré, rajeuni; dispos, il aspira les âcres fumets des femelles voisines et voici qu'en rut, allant droit devant lui, la queue ondulant comme une flamme au-dessus de sa puissante échine, imprégnant ses sabots fourchus dans le sol gras et limoneux de la prairie, la tête énigmatique et grave, il beugla fièrement au soleil. Léon Cladel

