Crue de 1930 : Le cas de Saint-Antonin
Voici, toujours repris du livre Inondations du Midi en Mars 1930 le cas de Saint-Antonin. Cette fois, après une présentaiton de la cité, le nom du rtémoin oculaire est donné, M. H. Rauzet, le correspondanrt de La Dépêche. JPD
La voie ferrée au pont de Cazals a été secoué mais a tenu bon.
RUINES DANS ST-ANTONIN, LA VILLE HISTORIQUE
Saint-Antonin, la vieille cité médiévale, si curieuse, si pittoresque, au pied du rocher d'Anglar, dont les maisons à pans de bois baignent dans la Bonnette, a subi l'outrage de l'inondation. Il fut grave et la ville, si intime et si aimable, en a cruellement souffert.
Au milieu de tant de plaies dont souffre notre sud-ouest, aux premiers jours, on n'a point songé à Saint-Antonin, et, pourtant, la jolie ville a subi de grandes pertes.
Dans l'agglomération, les quartiers du Pont et du Bessarel ne forment plus qu'un amas de ruines et on a à déplorer deux morts, celles de MM. Bessières et Boyé.
Les maisons les plus typiques du vieux « Noble Val » du XIIème siècle, sont intactes, et aussi, bien entendu, l'Hôtel de Ville historique, placé trop haut pour être atteint par les eaux.
Et en pensant à cette antique cité que fréquentent volontiers artistes et poètes, une pensée revient : pourquoi, cette ville, évocation d'un passé si bien conservé, ne serait-elle pas tout entière classée monument historique ?
Mais revenons aux faits; nous ne saurions mieux faire que de laisser la parole à un témoin oculaire.
Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne) dont les archives recèlent des mentions d'inondations importantes aux années 1618, 1711, 1723, 1728, 1906, ne paraît en avoir connue aucune d'aussi grande que celle de mars 1930.
Dans la nuit du 2 au 3 mars, les trois quarts de la ville se sont trouvés couverts par le débordement de l'Aveyron et de la Bonnette, qui confluent au pied même de ses anciens murs d'enceinte.
L'Aveyron, grossi d'anormale façon par le Viaur et le Cérou; la Bonnette, devenue torrent impétueux à la suite des pluies diluviennes des deux journées précédentes, ont subitement submergé la ville, surprenant les habitants dans leurs lits.
La crue fut si brusque que, bloqués dans leurs maisons, ils durent fuir devant l'élément menaçant transportant d'étage en étage, souvent dans l'eau jusqu'à la taille, leurs objets les plus' précieux abandonnant le reste. Beaucoup passèrent la nuit dans les galetas et sur les toitures.
Tel fut, par exemple, le cas du facteur retraité Régis, qui, juché sur le bord de son toit, resta là assis, les pieds dans l'eau se protégeant d'un parapluie contre la pluie torrentielle ; dans ce même quartier du vieux Temple, Gasc Gabriel et Curabet François s'accrochaient comme ils le pouvaient, aux rebords de la toiture glissante, l'eau à quelques décimètres de leurs pieds se précipitant avec violence contre les murs. Les malheureux s'interpellaient dans la nuit noire, chacun pour s'assurer que son voisin vivait encore.
LE SAUVETAGE DES PARALYTIQUES
C'est encore la famille Joly-Delpech, à la Condamine : père et sœur, blottis dans leur galetas, l'eau jusqu'à la ceinture, se préoccupant surtout du sort de leur vieille mère de 88 ans, infirme, qu'ils ont transportée et dont ils soutiennent la tête pour que l'eau ne l'immerge pas.
Signalons encore la vaillance des deux sœurs de l'Hospice, Mmes St-Amélie et St-Valère qui s'éveillent lorsque l'eau a déjà envahi leur maison, elles songent aussitôt à une de leurs malades, Mme L..., paralytique, mais de très forte corpulence, courageuse, elles entrent dans l'eau jusqu'aux genoux d'abord jusqu'à la taille ensuite, et par un effort inouï, parviennent à la sauver en la remontant à l'étage supérieur.
Nous pourrions encore citer, parmi tant d'autres, l'ancien cantonnier Darasse, à peu près impotent, qui, plongé dans l'eau qui monte, appelle désespérément au secours.
Spectacle tragique et lugubre que celui de ces pauvres gens affolés, poussant dans l'obscurité profonde leurs appels impuissants et désespérés parmi les mugissements de l'élément déchaîné, qui lançait — tels de formidables béliers — contre murs de maisons et clôtures les troncs d'arbres violemment entraînés.
Bornons-nous à ces quelques exemples, dont la liste pourrait encore être allongée.
Des sauveteurs courageux n'hésitèrent pas cependant, malgré le danger certain, à courir au secours de leurs compatriotes.
La liste en est longue. Citons un peu au hasard (que les oubliés nous pardonnent) Audoux Maurice, Blanquefort Joseph, Bauer Pierre, Fiacre Helias (du Barry,) Huc Aimé, Bouyssi Anselme, Nonorgues Louis, Monginous Antonin et Monginous Henri, Peinard Henri, Roussennac Auguste.
FORT HEUREUSEMENT, LES MAISONS ETAIENT SOLIDES
Environ 44 familles et environ 950 personnes se trouvent sinistrées. La crue a été de 12 à 13 mètres, 341 maisons habitées et 35 non habitées ont été envahies par l'eau. Dans 45 le niveau de l'inondation a atteint le galetas ou la toiture; dans 187 elle est arrivée au plafond du 2ème étage; dans 80, à celui du 1er ; dans 29 à celui du rez-de-chaussée; 19 maisons sont écroulées en partie ou en totalité; 20 sont lézardées.
N'eut-ce été la solidité de la plupart d'entre elles, bâties en pierre dure du pays le nombre des morts eût été considérable. Il y a eu seulement (et c'est déjà trop) deux victimes.
Des maisons, des chais, de vastes hangars, les moulins de Roumégous et des Ondes, le lavoir public, l'abattoir ont été renversés ou se trouvent gravement mutilés. Des mobiliers furent emportés ou brisés; des industriels ont vu leur matériel hors d'usage; des négociants se sont trouvés ruinés. Le long de la rivière, maisons, villas ou cabanes ont été emportées ou écrasées par les arbres.
Le fléau a profondément ravagé les terrains, arrachant souches et vignes, arbres fruitiers et autres. Pour avoir une idée de la fureur des eaux, il suffit de se représenter l'Aveyron soulevant et déplaçant les lourdes dalles du vieux pont de St-Antonin, tordant les barres de ses parapets.
Dans leurs logis dévastés, mais encore résistants, les habitants ont dû vivre dans une atmosphère viciée, malodorante, pourrie d'humidité, au milieu d'une boue tenace, gluante, poissante, visqueuse, véritable bouillon de culture d'une flore microbienne redoutable.
(Communiqué par M. H. Rauzet, correspondant de La Dépêche.)
