Le maire communiste de Laguépie (1920-1936)
En Tarn-et-Garonne Laguépie se distingua avec un maire héroïque de 1912 à 1947, Léon Mercadier. Je ne sais si pendant l’occupation il a été victime d’une destitution. J’ai déjà évoqué la question que j’ai étudié en son temps :
http://viedelabrochure.canalblog.com/archives/2019/02/16/37105046.html
Je découvre cet article du journal Le Matin qui témoigne d’une élection de 1932 sur laquelle je reviendrai mais qui loin des papiers officiels donne l’ambiance locale. Le même journbal avait déjà évoqué l'homme :
« Sénatoriales 8 janvier 1927 Le Matin indique : "Pour parachever le bonheur de M. de Selves [candidat pour la gauche], certain maire gascon du bourg de Laguépie, que la légende dit être millionnaire et posséder trois autos, qui est certainement, au dire de tous, un brave homme aussi spirituel que Français du terroir, pose hardiment sa candidature au simple titre de communiste, ce qui menace d’enlever encore quelques voix à la liste de gauche. » J-P Damaggio
Le Matin samedi 4 juin 1932
Une commune de Tarn-et-Garonne provoque l’annulation d’une élection en ne participant pas au vote (de notre envoyé spécial)
Montauban, 3 juin
Quand on parle de Laguépie en Tarn-et-Garonne, c’est toujours avec un accent aggravé et une surprenante volubilité.
- C’est pas une ville ordinaire!
Pas ordinaire, pourquoi? Peut-être par son site, par ses monuments? Peut-être, mais il n’est point question de cela.
- Il y a là-bas un maire communiste.
C’est bien dans cet arrondissement fidèle aux idées bien françaises, prudent et calme, une chose incroyable et qui devrait l’épouvanter. Pourtant, il n’entre dans la révélation de ce phénomène aucune frayeur, ni aucun mépris.
- Communiste comme moi, ajoute un autre, Mercadier a des millions! D’ailleurs, on l’a exclu.
- Parce qu’il donnait sa démission!
C’est ainsi que le parti communiste, depuis quelques années, épure en repoussant ce qui déjà ne lui appartient plus. Quoi qu’il en soit, M. Mercadier, maire de Laguépie, a sa légende, une légende à laquelle il ne cesse d’ajouter des pages et des pages entre deux tournées de voyageur forain.
La dernière date de dimanche dernier. Ce jour-là était celui de la fête locale. Depuis la veille, on préparait les pâtés, la bière, les tables, les guirlandes et les lampions. Il y aurait un bal à la maison du peuple, un tir aux canards sur l’Aveyron, un passage de dirigeable, en papier attaché à un fil de fer oblique sur la rivière et, chose magnifique, une centaine de pêcheurs à la ligne qui viendraient de Caussade pour un banquet. Il y aurait bien aussi les élections du conseil d’arrondissement, mais cela ce n’est pas de la fête, c’est de la politique, et Laguépie, volontiers frondeuse et passionnée, Laguépie avec son monument aux morts, dont les plaques sont clouées avec la faucille et le marteau, Laguépie qui élit depuis vingt ans M. Mercadier, aime faire chaque chose en son temps.
Il ne semblait pas que le temps fût à la politique.
Les autos arrivaient de l’autre côté du pont et tout Laguépie s’en venait à leur rencontre, précédé de son conseil municipal ; guidé par son maire, solennellement. Musique, pétarades du tir aux canards, appels exclamations. Et puis la pluie se mit à tomber.
Du restaurant arrivèrent des chants. On reconnut la Guepiato, marseillaise patoise de Laguépie, que chantait à plein poumons le maire, M. Mercadier. Guépiens, descendants d’une race,
Qui, dans un temps très reculé,
Toujours combattit jamais lasse
Pour défendre sa liberté,
Nous sommes fiers enfants de nos pères,
Ils nous ont montré ce que peut faire
Une bourgade d’hommes frères
Qui ne veulent pas se laisser attacher au joug.
Le banquet était fini. L’armée des « fervents de la gaule » se répandit dans la rue. M. le maire, solide, de teint fleuri, le rire éclatant, sur une mâchoire étincelante, passait quand un de ses administrés l’interpella :
- Dis donc, tout à l’heure, je suis allé à la mairie. La porte était fermée. Est-ce qu’il faut que j’y revienne.
- Pas la peine, répondait le maire. Ne te dérange pas. Aujourd’hui, on en fait pas de politique.
Et l’autre s’en allait en riant. Et toute la rue riait avec lui sous les parapluies, sous les tentes des cafés, au seuil des portes. Alors, on se souvint. On se souvint que c’était jour d’élections.
- À votre avis, qui passera ?
M. Mercadier s’ébahit:
- Comment vous ne savez pas? Ce matin, quand je suis arrivé à la mairie, personne n’a voulu former le bureau. Vous comprenez : la fête, les pêcheurs, le bal… alors j’ai fait fermer la porte et nous sommes tous partis. A Laguépie, on est comme ça. Quand on s’amuse, c’est pour de bon. Personne n’a voté. Et ils m’ont collé sur la porte: « Fermé pour cause d’inventaire ».
Alors tout le monde se tord, s’éclate. Dans les autres communes, on ferme le scrutin. Des messieurs graves ouvrent les urnes, comptent les bulletins, etc… etc… A Saint-Antonin, MM. Capin et Rodolausse, candidats au conseil d’arrondissement, attendent vainement, et pour cause, les résultats de Laguépie, la commune la plus importante. Ils se tiennent à une voix. Laguépie va faire l’élection. Mais Laguépie n’arrive pas, et l’on apprend soudain qu’elle n’a pas voté. C’est alors que M. Rodolausse abandonne et que M. Viguié le remplace avec des bottes fraîchement graissées. On votera à nouveau dimanche en Tarn-et-Garonne. Mais on se demande si Laguépie ne va pas provoquer un troisième tour – ce qui ne s’est jamais vu – en causant un ballottage par une nouvelle fantaisie.
