Nanni Moretti, Eshkol Nevo et Trois étages
Je ne connais rien à la littérature israélienne et ce n’est ni par négligence ni par soutien à la cause palestinienne mais pour la même raison que je ne connais rien à la littérature éthiopienne. Et je ne lis pas le roman d’Eshkol Nevo pour m’excuser de ce retard – je place le sens de la culpabilité ailleurs – mais afin de savoir pourquoi Nanni Moretti a décidé de choisir son roman comme base du scénario de son nouveau film. Bref, une lecture bassement utilitaire.
Au début j’ai pensé que la forte présence des enfants pouvait avoir été le déclic, ou, quand à la page 178 une adaptation de l’histoire au cinéma est évoquée… Mais la véritable explication est arrivée seulement à la page 235.
Précisons cependant qu’en cette occasion Moretti n’a pas pour autant quitté l’Italie. Je sais bien que dernièrement il est allé à Santiago du Chili mais le lecteur informé en conviendra : pour y retrouver encore plus sa chère Italie des années 70. Bref, le roman très israélien a été transposé dans la vie très italienne chère à Nanni. On pourrait établir un parallèle entre Italie et Israël, pas parce que les deux pays commencent par la même lettre, mais parce qu’en fait ils sont nés vraiment suite à la deuxième guerre mondiale en 1945 (d'accord j'exagère un peu).
Que se passe-t-il donc à la page 235 ?
Il n’est pas question que je raconte les trois histoires qui composent ce roman qui devient toujours plus palpitant car on se demande si les trois histoires ne vont pas faire qu’une à la fin sauf avec la clef de la page 235. Je n’ai pas eu besoin de chercher dans ma référence Moretti (voir image de livre) pour comprendre le côté déterminant des trois étages, côté que je n’aurais pas pu anticiper, vu mes faibles connaissances en psychanalyse, malgré quelques efforts de ma prof, Mme Bouzou, à l’Ecole Normale.
Donc une des personnes de l’histoire (les femmes sont très présentes) raconte à un moment un rêve comme quoi des médecins se préparent à l’amputer du surmoi. Elle ne sait pas ce que signifie ce mot et au réveil cherche la réponse sur l’Encyclopie Universalis :
« L'Encyclopcedia Universalis m'a aidée à me souvenir qu'au premier étage se situent nos pulsions et nos instincts, le Ça. À l'étage du milieu réside le Moi, qui tente d'établir un rapport entre nos pulsions et la réalité. Et, au troisième étage, trône sa majesté le Surmoi, qui nous rappelle à l'ordre, la mine sévère, et exige que nous prenions en compte l'influence que nos actes exercent sur la société.
Je t'entends me demander [la dame parle à son mari mort], avec ce ton particulier qui suggère que tu connais très bien la réponse : « Existe-t-il des preuves quelconques qui valident cette théorie ? Cette dernière a-t-elle été formulée, prouvée scientifiquement?
— Non.
— Dans ce cas, quelle pertinence a-t-elle ?
— Aucune.
— Pur scandale ! dis-tu. Peux-tu imaginer le prononcé d'une peine sans l'administration de la preuve ? Un diagnostic médical sans la liste des symptômes ? Il n'y a qu'en psychologie qu'une théorie dénuée de fondement factuel peut dominer des débats professionnels ! »
J'approuve de la tête, comme si j'étais d'accord, mais je ne peux m'empêcher de supposer en mon for intérieur : Tout cela, c'est le système de défense que ton Moi met en branle, Michaël, à cause des pulsions violentes du Ça que la psychologie – et chaque fait lié à Adar, ton fils, ton unique, que tu n'as pas aimé – provoque en toi. »
Peut-être quelqu’un a-t-il écrit une thèse sur le rapport amusé de Moretti à la psychanalyse, dans le cadre de son rapport amusé à la réalité. Mon souci n’est pas de décortiquer Moretti car il est plaisant de regarder ses films pour ce qu’ils sont, mais juste de me rassurer : son détour par Israël n’avait qu’une bonne raison : rester ce qu’il est, et j’en suis heureux. J-P Damaggio

