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Vie de La Brochure
6 mai 2020

Commune, Queneau, G. Sadoul

queneau

Voici comment la revue communiste Commune présente en 1933 le premier roman de Raymond Queneau qui est devenu un roman de référence dans les études scolaires mais je doute que la chronique ci-dessous soit dans les dossiers de présentation. Une pensée pour son ami Noël Arnaud. JPD

LE CHIENDENT. — Raymond Queneau (éditions N. R. F.).

Ce livre a connu un réel succès dans les milieux d'avant-garde. Treize habitués des deux Magots lui ont publicitairement décerné un prix de treize cents francs. Le critique littéraire de l'Action Française s'est violemment indigné contre ce roman, sans le nommer. Certains ont pu penser que le Chiendent était un livre révolutionnaire.

Les trains de banlieue, les lotissements boueux, les bistrots et les guinguettes du nord de Paris, les marchands de frites, les petits employés, les servantes, les brocanteurs, quelques jeunes en quête de petites aventures, tels sont le décor et les personnages du «Chiendent». C'est, à peu de chose près, l'atmosphère de Céline, dont l'influence se mêle ici à celles de Gide, des auteurs de Fantômas, d'Alfred Jarry et des rédacteurs du Canard Enchaîné.

Mais si Queneau se distrait dans la description du peuple pauvre des régions suburbaines, il ne cesse jamais de considérer leurs habitants autrement que comme des «êtres plats», des marionnettes qu'il agitera avec une nonchalance d'esthète désabusé. L'auteur n'aime ni les curés, ni les gardes mobiles, ni les officiers, ni les lecteurs de l'Echo de Paris et il sait vitupérer contre eux avec une verve féroce et une belle cocasserie de langage. Mais il déteste tout autant les mal lotis. Ce roman est daté d'Athènes et des Cyclades. On imagine l'auteur au bar d'un yacht qui sert aux croisières organisées par la Vie Catholique et les Nouvelles Littéraires contemplant quelques instants par les hublots les splendeurs d'une mer millénaire, puis se pencher sur son manuscrit comme sur un microscope et contempler avec délectation ses personnages de banlieue comme de la vermine dans une flaque de boue.

La banlieue n'est pas le monde de cocasses pouilleux et d'ivrognes dont s'amuse Queneau. Elle est la banlieue rouge, qui fait trembler les belles dames du quartier Péreire quand elles lisent les livres du curé Lhande. Queneau, en collaboration avec le distingué psychanalo-scatologue Georges Bataille, a tenté dans la revue apériodique du renégat Souvarine de ramener le processus dialectique au complexe d'Œdipe. Mais de même que le marxisme-léninisme n'est pas une ratatouille freudo-idéaliste, la banlieue rouge n'est pas un pot pourri renouvelé de Cami. La fin de la banlieue rouge n'est pas, comme le croit Queneau, une guerre qui conduira un peuple résigné et ronchonneur à un nouveau moyen-âge, mais une révolution prolétarienne que préparent dans la lutte les prolétaires de Saint-Ouen et ceux de Malakoff. Un observateur moins borné que ce touriste athénien aurait discerné parmi les horreurs des lotissements pauvres, la fermentation qui préparait les barricades de Boulogne et les barricades de la Cité Jeanne d'Arc, les coups de feu d'Alfortville et les assassinats de Gargan-Livry. G. SADOUL

 

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