Nizan : 1947 et 1935
Sur le numéro de Marianne en vente en ce momenrt un article rappelle "le cas Nizan". Voici donc deux documents à ce sujet. Un de Combat en 1947 et un de Rouge Midi en 1935. J-P Damaggio
Photo: Regards, n° 140 du 17 septembre 1936, Dabit Eugène, Moussinac Léon Vaillant-Couturier Paul, Martin-Chauffier Louis, Nizan Paul, Cassou Jean,Gide André, Aragon Louis,
Combat 4 avril 1947
LE CAS NIZAN
Nous avons reçu la protestation suivante qu'on nous demande de publier :
On nous rappelle de temps en temps que Jacques Decour, que Jean Prévost, que Vernet sont morts pour nous et c'est fort bien. Mais sur le nom de Nizan, un des écrivains les plus doués de sa génération et qui a été tué en 40 par les Allemands, on fait le silence ; personne n'ose parler de lui, il semble qu'on veuille l'enterrer une seconde fois. Cependant, dans certains milieux politiques, on chuchote qu'il était un traître. A l'un d'entre nous, Aragon a affirmé que Nizan avait fourni des renseignements au ministère de l'Intérieur sur l'activité du parti communiste.
Si vous demandez des preuves, on ne vous en fournit jamais : on vous dit que c'est de notoriété publique, que Politzer l'a dit peu de temps avant de mourir, que d'ailleurs il suffit de lire les livres de Nizan pour voir qu'il était un traître. Dans son dernier livre, « De l'Existentialisme », M. Lefebvre écrit : « Paul Nizan avait peu d'amis et nous nous demandions quel était son secret. Nous le savons aujourd'hui : tous ses livres tournent autour de l'idée de la trahison » et « Il venait des milieux réactionnaires et même fascistes. Peut-être même en faisait-il encore partie puisqu'il prétendait les espionner. »
Or, à notre connaissance, les communistes ne peuvent reprocher à Nizan que d'avoir quitté le parti en 39, au moment du pacte germano-soviétique. De cela, chacun peut penser ce qu'il veut : c'est une affaire strictement politique et il n'entre pas dans nos intentions de l'apprécier. Mais lorsqu'on l'accuse, sans donner de preuves, de mouchardage, nous ne pouvons oublier que c'est un écrivain, qu'il est mort au combat et que c'est notre devoir d'écrivains de défendre sa mémoire. Nous nous adressons donc à M. Lefebvre ( et à tous ceux qui colportent avec lui ces accusations infamantes) et nous leur posons la question suivante : « Lorsque vous dites que Nizan est un traître, voulez-vous dire simplement qu'il a quitté le parti communiste en 1939 ? En ce cas, dites-le clairement, chacun pensera selon ses principes. Ou voulez-vous insinuer qu'il a, bien avant la guerre, accepté pour de l'argent de renseigner un gouvernement anticommuniste sur votre parti ? En ce cas prouvez-le. Si nous restons sans réponse ou si nous ne recevons pas les preuves demandées, nous prendrons acte de votre silence et nous publierons un deuxième communiqué confirmant l'innocence de Nizan. »
Les Soussignés :
R. Aron, G. Adam, A. Breton, S. de Beauvoir, P. Bost, A. Billy, P. Brisson J.-L. Bost, J. Benda, Roland Caillois, A. Camus, M. Fombeure. J. Guéhenno, J. Lescure, M. Leiris, J. Lemarchand, R. Maheu, M. Merleau-Ponty, F. Mauriac, B. Parain, J. Paulhan, J.-P. Sartre, J. Schumberger, Ph. Soupault.
M. L.-M. Chauffier d'accord avec les protestataires sur le fond s'est excusé de ne pouvoir signer à cause du ton adopté par eux. Il leur a envoyé une lettre où il déclare notamment :
« Paul Nizan était de mes amis, Durant la drôle de guerre, nous avons correspondu longtemps, je l'ai vu durant une de ses permissions. Je pense l'avoir assez bien connu, et jusqu'au bout, pour ne pas mettre en doute sa bonne foi ni son honneur. Je m'associe donc pleinement à votre demande, sur le fond. Mais je le fais en marge du texte que vous m'avez adressé .Mes rapports avec ceux de mes amis communistes qu'il concerne ne comportent pas que je m'adresse à eux sur ce ton.»
L. MARTIN-CHAUFFIER [il est sur la photo à côté de Nizan]
P.S. Note JPD : La réhabilitation de Nizan par le PCF a débuté... en 1979.
Rouge-Midi (journal communiste des Alpes Maritimes
27 avril 1935 : La conférence de Paul Nizan
Jeudi passé, 18 avril aux Salons Massilia, en soirée devant une salle comble, le sympathique auteur d' «Antoine Bloye » nous rapporta ses impressions du Congrès des Ecrivains Soviétiques auquel il a participé.
Avec un talent, une franchise, une sincérité et une simplicité fortement coûtées par l'auditoire Paul Nizan s'attacha à nous faire comprendre la différence existant entre tous les écrivains en général qui selon sa propre comparaison, écrivent des livres comme l'amateur émetteur de T.S.F. envoie des ondes dans le vide sans jamais en connaître vraiment les échos ni savoir qui les perçoit, et les écrivains soviétiques en rapport étroit avec leurs lecteurs invités par les cercles culturels à discuter leurs livres dans des séances de plusieurs heures.
Le conférencier nous a cité un grand nombre de livres d'auteurs français (parfois même d'auteurs réactionnaires) traduits chaque année, en U.R.S.S., et tirés à un nombre d'exemplaires souvent supérieur au chiffre du tirage français.
La modestie de Paul Nizan l'empêcha de citer son exemple personnel. Et ses intimes seul, savent que ses ouvrages furent traduits et qu'il fut invité à les discuter, en une séance de cinq heures par ses nombreux lecteurs d'U,R,S,S. Il s'en montre d'ailleurs enchanté, heureux de connaitre des lecteurs ni muets ni flatteurs.
La conférence de Paul Nizan fut pour tous un véritable régal, prouvé par l'unanimité et la vigueur des applaudissements.
Ceci est en l'honneur de la Section Marseillaise tout dernièrement créée, de l'Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires. Nos félicitations à ce jeune groupement pour ce premier succès. Nous devons l'encourager et nous invitons tous les professionnels ou amateurs de littérature et d'art révolutionnaires à adhérer à cette organisation qui débute si bien. Son siège actuellement 1, Place du Change, sera transféré dès le 1er Mai, au 62, rue Sainte.
