Balibar sur Marianne
Je dois avoir un ou deux livres de Balibar mais il m'a marqué si peu par rapport à Rancière dont cependant je me suis largement détâché. JPD
54 / Marianne / 13 au 19 mars 2020
Etienne BALIBAR OU LA PASSION DE COMPRENDRE
Le philosophe marxiste, âgé de 77 ans, sort les deux premiers volumes de ses Mémoires. PAR PHILIPPE PETIT
L’homme est affable et généreux. Il sait se rendre disponible. Le conflit ne l'effraie pas. Mais si vous lui demandez s'il est fier de son œuvre, il vous répond, à l'instar de Georges Canguilhem (1904-1995), qui fut l'un de ses maîtres : « Je n'ai fait que mon métier. » Ses écrits, qui seront réunis en six volumes, dont deux viennent de paraître, attestent cette persévérance. Le philosophe Etienne Balibar, né en 1942, est à sa manière un travailleur du concept, qui ne cède jamais, comme il le dit lui-même, «sur la nécessité de comprendre»; c'est un arpenteur, qui embrasse toutes les questions de son époque, sans chercher à conclure ni à imposer son point de vue par quelque injonction volontariste.
Hanté par l'histoire
Son nom résonne à l'étranger, dans le Nord comme dans le Sud. Il est invité régulièrement à Londres ou à New York, où il est toujours professeur. Il est à l'écoute des penseurs postcoloniaux de tous les continents. Il a écrit avec le grand historien Immanuel Wallerstein (1930-2019) un livre qui a fait date (1). En France, où il s'exprime souvent dans la presse sur l'Europe ou le racisme, où il participe à des actions militantes pour la défense des exilés, et, plus récemment, des cheminots, il incarne, avec Jacques Rancière et Alain Badiou, un des nombreux courants du postmarxisme. Karl Marx, dont il pointe les impensés, dont il corrige le messianisme, demeure à ses yeux une source d'inspiration, même si, sous le règne du « capitalisme absolu », il affirme que, avec Marx, « tout est à refaire » (2).
L'histoire, il est vrai, ne fut jamais chez lui une toile de fond. S'il insiste aujourd'hui sur la part d'imprévisible qu'elle comporte, il accorde de l'importance à la « trace » que peuvent laisser les grands événements. «Je suis né en 1942, au milieu de la Seconde Guerre mondiale, de parents français qui avaient l'un et l'autre une histoire très nationale, mais aussi très différente. Les parents de mon père étaient des juifs immigrés qui avaient quitté la Russie peu avant 1914 [...]. Je ne les ai pas connus - puisque tous deux sont morts pendant la guerre -, mais j'en ai hérité des histoires et des images, dont il n'est pas impossible qu'elles aient contribué à m'inculquer certaines visions mythiques de cette partie de l'Europe et de son histoire », écrit-il.
Son grand-père paternel était en effet un juif d'Ukraine arrivé en France avant 1914. Il avait fui les pogroms et était un «farouche laïque, un grand lecteur de Voltaire. Il avait l'intention de devenir chanteur, mais il a finalement entrepris des études de dentiste », nous précise-t-il. Il a été arrêté le 16 juillet 1942, au premier jour de la rafle du Vél d'Hiv. Il est mort à Auschwitz. Sa femme fut sauvée de justesse, mais elle fut frappée par la maladie de Parkinson et mourut au début de 1945. « Du côté de ma mère, son père avait été tué en 1916, tout de suite après sa naissance, dans l'une de ces batailles stupides et même criminelles dans lesquelles des généraux incompétents et indifférents à la vie de leurs hommes, qu'ils considéraient comme de la chair à canon, les avaient lancés sans trêve à l'assaut des tranchées et des fortifications ennemies, sans aucune chance d'en briser les résistances. »
De sa grand-mère maternelle, d'origine ouvrière, devenue veuve de guerre, le jeune Etienne se souvient des récits du front de son grand-père rapportés par elle. Lorsque, entre deux bombardements, les frères ennemis se faisaient des signes et marchaient l'un vers l'autre pour échanger boissons et victuailles. «Nous avons du vin, ils ont de la saucisse », disait le grand-père. Des mots qui «expriment pour moi l’horreur en même temps que l’humanité », dixit Balibar, et définissent en un sens l'identité européenne, quand il s'agit de la définir: «Européennes sont les nations (et par conséquent les citoyens des nations) qui ont pris part à la Première Guerre mondiale. » Des mots par lesquels la «pulsion de mort a fait son entrée manifeste dans le cours de l’histoire et de la politique de masse ».
Son père, qui était agrégé de mathématiques, survécut aux années noires. Radié par Vichy en 1940, il fut réintégré dans l'Education nationale en 1944. Sa mère était une catholique de gauche et fervente républicaine. Normalienne, elle a fait sa thèse sur Péguy et est devenue une historienne de la langue française. «Je fus déterminé», «je suis un héritier», s'amuse Balibar reconnaissant. Hanté par le souvenir des guerres européennes, marqué à jamais par la colonisation, il imprègne ses écrits d'un fort sentiment historique. « Avec Etienne Balibar, tout devient plus compliqué : il complique l'universel, la subjectivité, la politique, la philosophie. Et cette complication a un-nom: ça s'appelle la dialectique, l'art de redéfinir les choses comme indices du mouvement d'une contradiction », souligne le philosophe Patrice Maniglier, qui fut son étudiant.
De l'ENS au marxisme
A 17 ans, il était déjà politisé. Il entre à l'ENS en 1960. Il a Régis Debray comme condisciple. Il suit en 1961 les cours de Louis Althusser sur le jeune Marx et devient membre du PC. Il en sera exclu en 1981. Avec Jacques Rancière, Pierre Macherey, Yves Duroux, et deux autres, ils forment alors ce qu'on a appelé le groupe des althussériens. Il entretenait avec Althusser un rapport familier.
Il le retrouvait l'été dans le village de Gordes, où ses parents possédaient une ancienne ferme et où Althusser avait une maison. A 23 ans, après la publication de Lire «le Capital» (1965), issu du travail de ce groupe, il acquiert une renommée internationale qui ne se démentira pas.
Il était né pour être professeur. Il fut et demeure un grand pédagogue. « Ce qui caractérise la pensée scientifique, c'est l'explication du conflit», souligne-t-il. La lecture de ses écrits confirme ce jugement. Les conflits de doctrine, c'est son affaire. C'est en se frottant à eux qu'il a appris à philosopher. Mobilisé en 1965, il choisit la coopération militaire en Algérie. Il y demeure trois ans. Non sans que le coup d'Etat de Houari Boumédiène, survenu cette même année, brise ses rêves de jeunesse et modère sa croyance en une «révolution dans la révolution». Ces trois années «m'ont d'une certaine façon marqué pour toujours», reconnaît-il.
La suite de son parcours entérine cette blessure. De retour d'Algérie à l'automne 1967, il choisit, écrit-il, « la voie traditionaliste ». Celle qui persévère dans l'autonomie de la réflexion. Tandis-que certains de ces amis, dont Robert Linhart, l'auteur de l'Etabli (1978), alors maoïste, s'en vont servir le peuple. Balibar, lui, le servira autrement. Il s'est toujours refusé à devenir un maître à penser. C'est un auteur tragique, qui fait sa part à la ruine qui guette les esprits les plus habiles, tel le prince de Machiavel. Il se définit lui-même comme un philologue ou un talmudiste. Son œuvre problématise comme aucune autre la conflictualité intrinsèque à la production de concepts dont les effets sont, par définition, aléatoires. Elle est ouverte. Il en résume ainsi la teneur: « Le but final n'est rien, le mouvement est tout. »
(1) Race, nation, classe, d'Etienne Balibar et Immanuel Wallerstein, La Découverte, 1988, 348 p., 14 € .
(2) Avec Marx, philosophie et politique, La Dispute, 2019, 176 p., 15 €.
