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Vie de La Brochure
28 mai 2020

Zeev STERNHELL et Barrès

Esprit avril 1973

J'ai déjà évoqué Zeev Sternhell deux fois sur ce blog : ICI et ICI. Cette présentation du livre sur Barrès nous permet d'aller aux premiers travaux de l'historien controversé. Pour ma part son attention au fascisme français présente plusieurs intérêts d'auant qu'il aurait pu le faire débuter par le cup d'Etat de 1851. J-P Damaggio

 

Revue Esprit Avril 1973

 Zeev STERNHELL : Maurice Barrès et le nationalisme français (Cahiers de la Fondation nationale des Sciences politiques, Colin).

 Dans les dissertations sur le nationalisme français Barrès, en regard de Maurras, remplit le rôle autre part dévolu à Racine face à Corneille : il peint le nationalisme français tel-qu'il-est (mi-républicain, mi-sauvage et diablement romantique) quand celui-ci le peint tel-qu'il-devrait-être (débarrassé de sa gangue révolutionnaire, pisse-froid monarchiste enfin, mais par la tête et non les nerfs). La maison Barrès, de fait, semble ouverte aux quatre vents : chacun y trouve un peu de l'esprit qu'il veut y voir souffler, on peut admirer Barrès en s'appelant aussi bien Léon Blum, Drieu la Rochelle, ou Aragon... Ce même Aragon et ce même Drieu qui étaient, par un soir de mai 1921, à 20 h 30 précises, de l'équipée dadaïste entraînée par Breton, surgie, salle des Sociétés savantes, pour soutenir le procès du solennel académicien, surchargé de gloire, chantre intarissable de l'Arrière (c'est Montherlant qui raconte quelque part comment Barrès, lors de la déclaration de guerre à l'Allemagne, déclare à la foule assemblée : «Je m'engage...» et la foule d'applaudir en couvrant la suite de la phrase qui était : «à écrire un article quotidien dans l'Echo de Paris », d'où un long malentendu), le procès donc de celui qui était devenu une institution tricolore et catholique, après avoir été jadis un jeune prodigue qui n'était pas immanquablement promis au retour à la Terre, aux Morts et à la Patrie. Celui qui fut, ce soir-là, gravement accusé de crime « contre la sûreté de l'esprit », n'avait pas toujours, il est vrai, battu le tambour pour réveiller les cœurs bourgeois alanguis par la tuerie universelle.

C'est du jeune Barrès surtout que nous parle Zeev Stemhell, du Barrès boulangiste et post-boulangiste, celui d'avant l'Affaire Dreyfus, celui des années 1890 si riches d'effervescence intellectuelle. Le jeune écrivain, en 1888, avait pris feu et flamme pour le Général Boulanger : dans une France endormie par les républicains ferrystes et affairistes, quelle aubaine que la «Boulange» ! Barrès dira plus tard de cette époque — non pas dans L'appel au Soldat qui, comme le dit bien Sternhell est le roman d'un boulangisme reconstitué à thèse antidreyfusiste, mais dans ses Cahiers posthumes, son œuvre la plus spontanée — il dira : «Comme je me suis amusé ! Il y avait bien de la fantaisie, de l'allégresse, de jeunesse, l'idée d'embêter le pion, le philistin, les grandes personnes. » En somme, une bonne blague. Une bonne blague que l'on prend tout de même suffisamment au sérieux pour y gagner un siège de député en 1889 à Nancy — à 27 ans s'il vous plaît ! Justement, Barrès veut représenter la nouvelle génération, contre les «repus», les «mandarins», les «politiciens»... Et qu'on ne le suspecte pas d'avoir investi dans le boulangisme, comme certains, Dieu sait quel rêve réactionnaire : il est de gauche, son boulangisme, comme celui de Naquet et des radicaux, comme celui des blanquistes qui ont adhéré, comme celui du peuple enfin ! De gauche donc, et socialiste même: il se déclare député «socialiste révisionniste», et il le prouve : toute la législature durant, Barrès et les autres députés révisionnistes mêlent leurs voix à celles des quelques socialistes présents à la Chambre pour défendre l'ouvrier contre le gendarme... Ce drôle de député qui vitupère le régime parlementaire, ce drôle de nationaliste qui fait du socialisme, on comprend sans peine qu'en 1893 ses électeurs lui reprennent son siège. N'en étant plus, il peut d'autant plus aisément qualifier les locataires du Palais-Bourbon de «tourbe de niais et de gredins ». C'est alors que, pendant six mois, à cheval sur les années 1894 et 1895, Barrès va diriger l'étonnant quotidien La Cocarde, carrefour insolite d'écrivains et de matamores accourus de tous les azimuts mais partageant le même souverain mépris du régime parlementaire. C'est l'analyse de ce journal qui constitue quelques-uns des chapitres les plus passionnants du beau livre de Sternhell.

En 1927, Georges Valois qui pensait s'y connaître en fascisme (n'avait-il pas fondé le Faisceau deux ans auparavant ?) pouvait écrire : «Le journal de Barrès, La Cocarde, avec ses républicains, ses fédéralistes, ses royalistes et ses socialistes, a été le premier journal fasciste.» Pour Valois, en effet, c'est Barrès qui a vu le premier «la possibilité et la nécessité de fondre le socialisme et le nationalisme», — ce qui était pour Valois l'essence même du fascisme. Le journal en appelait au peuple ouvrier et petit-bourgeois pour liquider la république bourgeoise, l'oligarchie des parvenus, le régime des affameurs. Barrès rêve alors sérieusement d'un «front socialiste» où les anciens adversaires boulangistes et anti-boulangistes, se trouveraient réconciliés dans une même bataille. A ce front commun, il propose trois thèmes qui, comme le souligne Zeev Stemhell, ne sont pas alors incompatibles: la patrie, le socialisme et l'antisémitisme.

L'antisémitisme, en effet, la gauche n'en avait pas été encore purgée. Or, si Boulanger n'avait jamais voulu accréditer la monomanie de Drumont (Drumont lui-même n'avait guère de sympathie pour un mouvement inventé par le Juif Naquet), Barrès quant à lui ne s'était pas privé, lors de sa campagne électorale nancéienne, de l'estampillage antisémite. Il y avait même trouvé la «formule populaire» par excellence : aux petits-bourgeois, victimes de la concurrence ; aux ouvriers, victimes de la crise économique ; aux catholiques, victimes des lois scolaires, il désignait l'ennemi opportunément concentré dans la personne du Juif, colonisateur de la banque, accapareur de la fortune publique, cul et chemise avec les républicains opportunistes détenteurs du pouvoir. Le mythe était d'autant plus efficace que le terrain était préparé de longue date et la gauche n'en était pas exempte comme on sait. C'est à la même époque que Rochefort, démolisseur d'Empire, ancien forçat pour avoir été de la Commune, journaliste populaire s'il en fut, expliquait la défaite des boulangistes à Paris par la naturalisation précipitée de plus de «trente-cinq mille Juifs» arrachés des «provinces danubiennes» par Rotschild en personne pour soutenir de leurs voix fraîchement françaises un gouvernement aux abois !

Ce fut l'une des fonctions hygiéniques de l'Affaire Dreyfus d'arrêter court ces tentatives de rapprochements dangereux qui, sur la base d'un antisémitisme panacée et d'un antiparlementarisme ambigu, pouvaient faire naître de ces mouvements populaires coalisés sur des idées simples et sur des hommes musclés. Un vrai coup de balai : il n'y aura plus (ou presque plus) de place à gauche et dans le socialisme pour l'antisémitisme. Tandis que Maurice Barrès abandonne progressivement ses élans socialistes et qu'il adore de plus en plus ce qu'il avait jadis brûlé : l'Armée, l'Eglise, l'Académie, façonnant touche à touche ce nationalisme de cimetière qui l'immortalise, Jaurès et les siens élèvent la cause de Dreyfus à la hauteur d'un principe socialiste. (Ce sera la gloire de Péguy, dreyfusard avant Jaurès, mais devenu ennemi de Jaurès, d'avoir sauvé une frange du nationalisme français de l'immonde passion en lui gardant son génie universaliste et républicain). Du même coup, le socialisme français donnait sa caution au régime parlementaire ; on ne s'est pas privé de l'en blâmer, mais, au siècle des fascismes, comment ne pas voir rétrospectivement où pouvait mener l'assaut d'un régime qui eût été cautionné par les grandes voix du socialisme ? L'aventure boulangiste n'aura plus en France de lendemain : les nationalistes qui voudront attirer l'extrême-gauche et la classe ouvrière dans une même offensive contre le régime devront s'y résigner, la « défense républicaine » fait désormais partie des réflexes de la gauche, — au moins jusqu'au mois de juillet 1940.

Michel WINOCK

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