Ernest-Pignon-Ernest en 1978
Je retrouve cet article lu bien avant que je connaisse vraiment l'oeuvre fabuleuse d'Ernest Pignon Ernest alors que, par contre, je connaissais Colette Magny installée à Verfeil (82) dont l'artiste avait faite le portrait que je reprends, et que vous retrouverez ICI. L'hebdo du PCF avait une chronique proposant chaque semaine une renconre avec un communiste et cette fois c'est Jacques Poulet responsable de la chronique théâtre qui s'en charge. Un article peu connu et pourtant très original qui confirme que le E-P-E de 1978 est aussi celui de 2018. J-P D.
France Nouvelle N° 1684/20 FEVRIER 1978
Chronique sur LES COMMUNISTES
ERNEST (Pignon Ernest)
Comme le gag a déjà été imprimé une demi-douzaine de fois (la dernière, c'était sur la pochette d'un disque de Claude Reva qui chante ses affiches vues sur les murs), ce portrait de l'artiste en communiste ne s'intitulera pas « Pignon sur rue ». Il y aurait pourtant toutes raisons à cela, ainsi qu'on va le voir en rendant une petite visite à Ernest Pignon dans son atelier de la Ruche.
L'endroit a un passé que Blaise Cendrars signa d'un poème fameux. Ici ont vécu Fernand Léger et Marc Chagall. Soutine y peignit son «Bœuf écorché» d'après nature — le modèle pendait à un crochet aux abattoirs de Vaugirard tout proches —, il y recevait Modigliani qui tira son portrait. Il est probable que l'une des cellules rayonnant autour de l'escalier central vit les rencontres d'un exilé nommé Vladimir Ilitch Oulianov et de son ami Lounatcharski, avant que celui-ci ne devînt le premier commissaire du peuple à l'Instruction publique de la jeune République des Soviets. En 1969, des marchands de ville ont bien failli jeter bas les pavillons récupérés de l'Expo de 1900. La bataille qui s'ensuivit se termina sur un classement, et la Ruche, promue monument historique, a été rénovée depuis. Une partie de l'art contemporain se concocte aujourd'hui derrière ces portes où le visiteur peut lire les noms d'Arroyo, José Balmes, Jean-Paul Chambas, Lucio Fanti, l'un ou l'autre des Malassis... Excusez du peu et si j'en oublie, je n'ai fait que passer.
Un havre de paix et de lumière, avec une cour en vraie terre, des arbres en bois vivant. Mais certainement pas une tour d'ivoire. Les communistes de la Ruche sortent de leur alvéole, participent au porte-à-porte dans les grands immeubles tristes qui bornent leur horizon. Ernest a fait les cages d'escalier ces jours-ci encore, discuté pour gagner des voix, il s'est attardé dans un foyer où on a tenu à lui montrer une peinture ancienne rapportée d'une lointaine Espagne. «C'était une très belle toile.» Lui, la toile, il veut en sortir : «Je me sens coincé dans le cadre du tableau. C'est un peu comme un cadre de scène à l'italienne, qui appelle la construction d'un espace et d'un temps fictifs. » Aux murs, dans les cartons, une série d'esquisses : des personnages qui ironiquement essaient de sortir de la feuille, tendus dans un effort pour s'arracher au cadre. C'est-à-dire au musée, à l'institution artistique. L'idée est venue au moment de l'exposition « Mythologies quotidiennes », où il avait été invité à la suite de divers travaux dans la rue.
La rue : pour le centenaire de la Commune, l'image d'un homme terrassé, tirée en sérigraphie sur papier-journal à deux mille exemplaires, tapisse les marches et les abords du métro Charonne. « Ce personnage n'a jamais été exposé comme une œuvre, mais comme un élément de la réalité dans un cadre dramatique. Charonne, la Commune, le cadavre : j'essaie d'utiliser ces éléments ainsi qu'un peintre utilise les couleurs. L'œuvre est alors un événement, elle n'existe que dans le moment où se crée l'événement. Ni reflet ni imitation de la réalité, elle est elle-même une réalité active. Je ne produis pas un objet artistique fini. » Cette dramaturgie de l'œuvre d'art qui cherche à être davantage en prise sur la réalité s'inscrit dans un mode de travail en marge du marché traditionnel : « Je ne pars pas en guerre contre les galeries, mais je ne me reconnais pas à l'intérieur de ce système marchand tel qu'il fonctionne actuellement. Je veux retrouver un contact avec la réalité, traiter des thèmes plus quotidiens. »
C'est le sens des ateliers qu'il met en route chaque fois que cela est possible. Ainsi, la maison de la culture de Grenoble lui ayant demandé de créer une image dans le cadre d'une exposition sur Maiakovski, il réunit des travailleurs de la région, discute avec eux. Un thème surgit : la dégradation de l'organisme du travailleur. Comment dégager des images poétiques qui en soient l'expression ? Nouvelles discussions, élaboration d'une série d'images. Les grands placards sont imprimés avec ces collaborateurs bénévoles, mis en situation sur les murs des boîtes. M. Merlin, de Mellin-Gerin et du patronat régional, publiera une lettre ouverte rageuse dans la presse locale.
Pour autant, Ernest n'a pas une conception étroitement instrumentale de son activité de créateur. « Fais attention à la façon dont tu raconteras tout ça, surtout dans un de nos canards. Mes images n'ont pas une fonction politique au premier degré. Je ne pense pas que l'effet politique d'une image soit en effet direct. Je suis simplement un type de maintenant qui parle de maintenant. Il doit être clair que je suis contre les expériences démagogiques qui consistent à exposer des tableaux dans la rue, contre la prétendue «communication», l'animation ouvriériste et paternaliste, l'apostolat culturel que propose le P.s. Aller voir les gens, travailler avec eux, c'est une nécessité interne à ma démarche artistique, ce n'est pas une fin en soi. Descendre dans la rue, c'est pareil. La rue est comme une palette. Il s'agit de jouer avec le potentiel poétique d'un lieu, d'un événement, pas de rameuter un peu plus de public. Ce serait une vue à court terme. »
Cela dit, Ernest trouve très bien que d'autres s'approprient les images qu'il a conçues, les réutilisent à leur profit. Celle de Grenoble, par exemple, qui a fait une apparition remarquée le 2 février devant le Grand Palais, à l'occasion de la semaine du travail manuel de M. Stoleru. Ils en voulaient, du travail manuel ? Ils en ont eu. Un camion affrété par des syndicats C.g.t. est arrivé soudain, à l'étonnement d'une partie, des gens qui faisaient la queue, l'autre partie sortant qui un marteau, qui une boîte de clous, s'emparant des cubes dissimulés sous la bâche, et en quelques minutes (un vrai jeu de construction !) était assemblé un monument de six mètres de haut où était rappelé, sur l'image d'Ernest agrandie, le nombre des accidents du travail attendus au cours de la semaine.
Alors, art de commande ? «La plupart du temps, c'est moi qui crée la commande. Il y a des groupes sociaux, des communes, des établissements culturels pour promouvoir cette pratique. Ça retrouve quelque part le rôle de l'artiste avant la Renaissance, le type qui peignait pour la cathédrale. Quant à la commande, elle faisait récemment l'objet d'un séminaire où j'ai posé problème en disant : il y a des choses que vous ne pouvez pas nous commander parce que notre rôle est d'anticiper, de répondre à une commande qui n'existe pas encore. » Sur ce terrain, Ernest est en accord avec la réflexion de son parti depuis Argenteuil. D'autres aussi, qui ne pensent pas du tout comme lui : c'est secret de Polichinelle que les plasticiens communistes ont entre eux des désaccords, que les écoles s'affrontent, et pas seulement sur des questions de goûts et de couleurs. Je serais tenté de dire tant mieux, c'est la vie. Personne en tout cas ne souhaite revenir en arrière. « En même temps, à force de ne pas vouloir prendre position, on en arrive à entretenir le flou, à ne plus exprimer aucun désir, aucun souhait, aucune demande — pour ne pas parler de commande. On a tellement peur du passif, du dogmatisme d'une certaine époque, qu'on en vient à faire de la liberté de création une notion sans visage, à la dogmatiser à son tour en renvoyant à l'autre dogmatisme (« c'est du réalisme socialiste ! ») tout travail qui sent le politique. Il faudrait pourtant me dire en quoi le thème du travailleur qui vend sa force de travail ne permet pas autant qu'un autre une investigation des formes et des couleurs de la sensibilité et de l'imagination. »
L'accent méridional donne du relief à la proclamation. Tout à l'heure Ernest disait : « A Nice, on va au parti comme on va à la mer... » Grand éclat de rire et clin d'œil à Picasso. En fait, né à Nice le 23 février 1942 (bon anniversaire), il fait ses premières classes politiques avec la guerre d'Algérie « Non-violent un peu débile, expédié là-bas en disciplinaire. » Et dans le travail : quitte l'école après le B.e.p.c., gratte chez un architecte, devient en quatre ou cinq ans chef du bureau de dessin. «Ecoeuré par le décalage entre les baraques que nous construisions et la difficulté pour les gens de trouver à se loger à Nice, j'écrivais des articles contre l'architecture dégueulasse, en me trompant sur les causes. » Une de ces baraques lui rapporte de quoi acheter une camionnette et il file peindre dans le Vaucluse.
On commence à le voir sur les murs, affiches pour des compagnies théâtrales, d'autres contre la nucléarisation de la Provence. «Alors que je n'étais pas communiste, Georges Tabaraud m'a proposé de dessiner chaque semaine la couverture du «Patriote». Ça été une expérience formidable. J'assistais aux réunions du comité de rédaction, surpris par la diversité dans l'approche critique de la réalité, par les polémiques, les engueulades. J'imaginais les cocos monolithiques, tu parles ! Tout le monde disait son mot à chaque étape de la fabrication du journal, jusqu'à la sortie des rotatives. Jusqu'à un vieux diffuseur qui m'a dit un jour : «Tu comprends, petit, ton dessin, tous les dimanches je l'ai sur le ventre, alors il faut que ce soit bien. » »
Ernest a attendu un an et demi avant d'adhérer, fin 1967. « Mes années de peinture dans le Vaucluse m'avaient un peu coupé d'une réalité, le quartier, mes origines. Le parti m'a permis de renouer avec elle et de l'assumer. Ça tient à son caractère, à son inscription dans les quartiers populaires. Je me reconnais dans le «peuple de Virgile» que chante Reva (ce sera la première fois que je ne voterai pas pour Virgile Barel puisqu'il passe la main à Charles Caressa). Nous sommes cinq frères et sœurs, une famille de travailleurs, mais pas du tout de gauche. Un frère gaulliste, qui est devenu serrurier par le même hasard qui m'a fait peintre. J'ai ce repère qui m'a évité l'erreur fréquente dans nos milieux en 1968, de mythifier la classe ouvrière. C'est pour ça que je suis pour l'union du peuple de France. Je sais qu'on doit faire avec ces gens-là, qu'ils doivent être avec nous. »
Ernest, un grand timide qui a dessiné de superbes portraits de Colette Magny, Francesca Solleville, Yves Simon, Jean-Paul Sartre, tout récemment de Mathieu Bénézet pour «L'Humanité», a obstinément refusé de nous faire son autoportrait. Il prétend qu'il ne saurait pas...
Jacques Poulet
