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Vie de La Brochure
19 juin 2020

La Louisiane d’Elisabeth Vailland

Elisabeth Vailland

En 1970, Elisabeth Vailland partit à la découverte des USA et a tenu un journal. Son mari Roger Vailland était décédé le 12 mai 1965 et cinq après elle se retrouve en Louisiane. Son voyage étant un Voyage dans l’Amérique de gauche, elle n’a fait que traverser cet état…

Le livre publié en 1972 est assez étonnant par son contenu poétique autant que politique. Elle est en compagnie de Jane Fonda et l’Amérique de gauche est celle qui se bat contre la guerre du Vietnam.

Je ne retiens pas un moment de lutte mais juste cette traversée de la Louisiane en voiture (bien souvent c’est l’avion qui était utilisé). La traversée du Mississippi sera encore plus rapide. J-P Damaggio

 p. 135-136

« Pendant cinq heures nous traversons le Texas implacable, fenêtres ouvertes : coups de soleil sur les bras. Le Texas, tantôt brûlé tantôt fertile, devient aimable, annonce la proximité de la Louisiane.

A huit heures du soir, la grande pancarte : Louisiane, le plus ancien État d'Amérique. Des bois d'un vert intense, des eaux rapides et blanches. Des mares couvertes de nymphéas épanouis, des rosiers sur les barrières de bois, hauts, touffus, de minuscules roses thé, blanches, rouges, roses, sans fin. Les étoiles de la Louisiane suivent la voiture, nous sommes fatiguées : déviation, un motel d'allure sympathique, un bungalow isolé dans les bois. Nous nous sentons bien, nous voudrions pouvoir nous arrêter, entrer dans le bois parfumé, plonger dans l'eau claire, le soleil. Mais nous n'avons pas le temps.

 

12/5/70

Réveil. Jane me dit que j'ai gémi longuement cette nuit. J'ai peine à retrouver mon sommeil, mon rêve cassé. Roger parlait; c'était le 12 mai, il y a cinq ans.

Nous partons à deux heures. Trois heures encore de Louisiane, à travers les châtaigniers, le tabac gigantesque, les ombres qui rendent le pays suave. On croise des rivières et des fleurs, comme hier, des maisons en bois d'une rare beauté. On est tenté d'aimer ce pays, mais c'est impossible, à cause du racisme déshonorant; le peuple noir est ici particulièrement outragé. Le Mississipi déborde devant nous, il est cinq heures. Largeur démesurée d'un bord à l'autre. Tout le courant d'un pays passe là.

A nouveau des parcs de magnolias, des buissons de roses sauvages ou cultivées, cascades lourdes et opulentes. Çà et là des cimetières, sobres, comme des pierres posées au hasard au milieu des champs. Les roses, la mort, c'est le 12, comme s'il ne pouvait plus finir d'être le 12 mai.

Neuf heures, l'Alabama : la soif nous dessèche la gorge, dans un village une baraque-bar, nous entrons. C'est un bar de Noirs, nous devons être les seules Blanches à y être jamais entrées. Deux filles souriantes nous servent du café glacé, mais ce n'est pas à nous qu'elles sourient. Des Noirs aux tables du petit bar nous regardent à peine, parlent, rient entre eux. Petit à petit je découvre des regards qui ne sont pas hostiles, mais le langage n'est pas commun, le racisme des Blancs les rend défiants ; et si nous nous intéressions aux Noirs, les dangers qu'ils courraient. Un peu de mépris peut-être aussi, deux Blanches seules le soir, dans un village perdu : sont-elles venues chercher des mâles noirs, si renommés pour leur puissance sexuelle ? »

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