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Vie de La Brochure
7 novembre 2020

Dominique Porté : L’obsession d’une dérive

dominique porté

Le denier livre de Dominique Porté porte en sous-titre : Du ghetto de Lodz à la Shoah et au premier abord j’ai pensé : «Un livre de plus sur la Shoah !» Non que je sois inondé de livre sur le sujet mais il m’arriva si souvent de croiser la question… et puis j’écoute assez France culture pour en savoir l’essentiel.

Sauf que le livre n’est pas un livre de plus sur la Shoah. Dès les premières lignes le lecteur se plonge dans un univers surprenant, celui d’un docu-roman. Bien sûr, Dominique Porté étant un historien de toujours, il s’agit d’un livre d’historien mais si je dis qu’on n’y trouve pas une seule note en bas de page le lecteur comprend peut-être le terme de docu-roman, terme qui instinctivement me fait pense au Galindez de Vazquez Montalban (dans son cas, lui étant romancier, l’historienne n’était autre que son épouse).

Sauf que, de Galindez, héros positif du peuple basque, nous passons à Chaïm Rumkowski héros négatif du peuple juif !

Puis dès le deuxième chapitre nous découvrons qu’une histoire s’incruste dans l’histoire suivant un procédé littéraire bien connu qu’utilise par exemple Vargas Llosa quand il alterne l’histoire de Flora Tristan avec celle de Paul Gauguin.

Quelle alternance dans L’obsession d’une dérive ? L’histoire du ghetto de Lodz et son chef Chaïm Rumkowski croise l’histoire de l’auteur qui au cours de 50 ans de vie s’affronte à ce sujet !

Il s’agit l’histoire d’une double vie : celle de Chaïm Rumkowski de 1939 à 1944 et celle de Dominique Porté de 1970 à l’an 2020.

L’auteur savait donc parfaitement qu’à écrire ce pavé il écrivait un livre sans équivalent, une somme originale d’où je retiens une phrase.

Dans un roman le lecteur peut s’identifier à tel ou tel personnage, à telle ou telle situation mais il devient alors lui-même une fiction. Dans le docu-roman le lecteur est en permanence convoqué en tant que tel. Il ne peut s’abstenir de s’interroger sur sa propre réalité, sa vie, ses combats, ses rêves et sa mémoire. Par l’effet de l’historien se mettant à nu en écrivant l’histoire, le lecteur ne peut pas lire ce témoignage sur le ghetto en se disant qu’il s’agit d’une histoire qui lui est extérieure.

Voici la phrase :

«La sensation d’avancer dans le brouillard, de toucher à l’absurde sans possible éclaircie. Mon observation ressemble à un travail artisanal de marqueterie. Je passe du doute et du renoncement et à l’excitation et à l’enivrement. Plus les pièces s’agencent plus le tableau me ramène à cette lancinante interrogation du pourquoi.»

J’ai un rapport très particulier au mot ‘marqueterie’ mais là n’est pas le sujet. Cette citation pour indiquer que l’historien écrivant l’histoire fait preuve d’une grande modestie. Pas une fausse modestie mais une grande modestie. Et elle tient au suspens qui traverse les chapitres.

De la première histoire nous connaissons la fin dès le début, c’est le destin de tout docu-roman. Le tour de force consiste donc à maintenir un suspens interne à l’histoire : comment l’exécuteur juif des ordres des nazis dans le camp de Lodz va-t-il assumer sa fonction qu’il exerce de manière volontaire ?

De la deuxième histoire que l’historien reconstitue pas à pas, personne n’en connaît la fin puisque notre futur n’est écrit nulle part. L’historien est conduit à croiser les parcours individuels et les contextes qui n’excusent ni n’expliquent les parcours. Si en tant qu’individu Dominique Porté est bien obligé de constater que parfois un orage l’ayant conduit à se réfugier dans une librairie il y croise Chaïm Rumkowski, il est aussi obligé de constater que parfois sa vie est déterminée par plus décisif qu’un orage comme les événements de mai 68, tel voyage en Pologne, la rencontre avec un professeur et surtout de multiples lectures. S’il n’y a pas la moindre note en bas de page ça n’exclut en aucun cas l’insertion dans le livre lui-même de références très nombreuses. Celle qui croise ma vie tient bien sûr à Primo Levi et son cher Ferdinando Camon. Dans ma bibliothèque Camon est plus présent que Lévi. Il cite Lévi :

«Les exécuteurs comme les victimes, les spectateurs – la grande masse – comme les couches les plus protégées savaient-elles ? Primo Levi résume la question avec beaucoup d’à-propos : «Dans l’Allemagne hitlérienne… ceux qui savaient ne parlaient pas, ceux qui ne savaient pas ne se posaient pas de  questions, ceux qui se posaient des questions n’obtenaient pas de réponse. » Une ignorance choisie, une apparence distance pour une complicité tacite.»

Ignorance choisie ? Je m’interroge davantage sur l’ignorance volontaire.

Bref, le suspens court tout au long du livre sans pouvoir apporter la réponse finale comme le fait en principe un roman. Après les deux grands guerres de nombreux écrivains ont pensé qu’elles signaient la fin des romans, puis le roman est revenu car en fait nous souhaitons une fin au suspens.

De 1930 à 2020 les questions restent sans réponse. Celles du sens (ou non-sens) de l’histoire.

Si j’avais eu à proposer un titre au livre j’aurais dit : «Ma vie avec Chaïm Rumkowski». J-P Damaggio

Voir son blog : Dominique Porté

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