Lissagaray dans l'Humanité du 29 mai 1933
Voici un autre moment de la célébration de la Commune cette fois sur l'Humanité en 1933 avec un extrait du livre de Lissagaray qui sera présente 47 fois dans le quotidien et le plus souvent en lien avec La Commune. JPD
LE Paris de la Commune, Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871
LE Paris de la Commune n'a plus que trois jours à vivre. Gravons dans l'histoire sa lumineuse physionomie. Celui qui a respiré de ta vie qui est la fièvre des autres, qui a palpité sur les boulevards et pleuré dans tes faubourgs, qui a chanté aux aurores de tes révolutions et, quelques semaines après, lave ses mains de poudre derrière tes barricades celui qui peut entendre sous tes pavés la voix des martyrs de l'idée et saluer tes rues d'une date humaine; pour qui chacune de tes artères est un rameau nerveux, celui-là ne te rend pas justice encore, grand Paris de la révolte, s'il ne t'a pas vu du dehors. Les Philistins étrangers, d'une moue dédaigneuse, disent «Voyez ce fou !» Mais ils guettent, leur prolétaire qui a suspendu son marteau, regarde, ils tremblent que ton geste ne lui apprenne comment il décrochera le grand ressort de leur souveraineté. L'attraction de Paris rebelle fut si forte qu'on vint de l'Amérique pour ce spectacle inconnu à l'histoire : la plus grande ville du continent européen aux mains des prolétaires. Les pusillanimes furent attirés.
Dans les premiers jours de mai, il nous vint un ami des timides de la timide province. Les siens l'avaient escorté au départ, les larmes aux yeux, comme s'il descendait aux Enfers. Il nous dit qu'y a-t-il de vrai ? Eh bien, venez fouiller tous les recoins de la caverne.
Partons de la Bastille. Les camelots assourdissants crient le Mot d'ordre de Rochefort, le Père Duchêne ! le Cri du Peuple ! de Jules Vallès; le Vengeur! de Félix Pyat, la Commune! le Tribun du peuple! l'Affranchi ! L’Avant-Garde ! le Pilori des mouchards! L'Officiel est peu demandé, les membres de la Commune l'étouffent sous leur concurrence ; l'un d'eux, Vésinier, va jusqu'à publier dans Paris libre une séance secrète. Le Cri du Peuple tire à cent mille exemplaires. C'est le premier levé ; il chante avec le coq. Si nous avons du Vallès ce matin, bonne aubaine mais il passe trop souvent la parole à Pierre Denis qui nous autonomise à outrance. N'achetez qu'une fois le Père Duchêne, quoiqu'il tire à 60000. Il n'a rien de celui d'Hébert, qui ne fut pas un grand sire. Prenez dans le Vengeur l'article de Félix Pyat comme un bel échantillon d'ivrognerie littéraire, La Commune est le journal doctrinaire où Minière écrit quelquefois, où Georges Duchêne secoue les jeunes et les vieux de l'Hôtel de Ville avec une sévérité qui exigerait un autre caractère.
Aux kiosques, voici les caricatures de Thiers, Picard, Jules Favre sous la figure des trois Grâces enlaçant leur ventripotence. Ce poisson aux écailles vert bleu qui dessert un lit à couronne impériale, c’est le marquis de Galliffet. L’Avenir, moniteur de la Ligue, Le Siècle devenu très hostile depuis l’arrestation de Chaudry, La Vérité du yankee Portalis s’empilent mélancoliques et intacts. Une trentaine de journaux versaillais ont été supprimés par la préfecture de police ; ils n’en sont pas morts, un camelot très peu mystérieux nous les offre.
Cherchez, trouvez un appel au meurtre, au pillage, une ligne cruelle dans ces journaux communeux, chauffés par la bataille, et comparez maintenant avec les feuilles versaillaises qui demandent les fusillades en masse dès que les troupes auront vaincu Paris.
Suivons ces catafalques qui remontent la rue de la Roquette. Entrons avec eux au Père-Lachaise. Tous ceux qui meurent pour Paris sont ensevelis dans la grande famille et la Commune revendique l'honneur de payer leurs funérailles. Son drapeau rouge flamboie aux coins du corbillard suivi des camarades du bataillon auxquels se joignent toujours quelques passants. Une femme accompagne le corps de son mari. Un membre de la Commune est aussi derrière le cercueil. Au bord de la tombe, il parle non de regrets, mais d'espoir, de vengeance. La veuve serre ses enfants contre elle, leur dit «Souvenez-vous et criez avec moi : Vive la République ! Vive la Commune». C'est la femme du lieutenant Châtelet », nous dit un assistant.
Revenant sur nos pas, nous longeons, la mairie du XIe, tendue de noir, deuil du plébiscite impérial dont le peuple de Paris est innocent et devient la victime. La place de la Bastille est joyeuse, animée par la foire au pain d'épice. Paris ne veut rien céder au canon ; il a même prolongé sa foire d'une semaine. Les balançoires s'élancent, les tourniquets grincent, les boutiquiers crient le bibelot à treize, les acrobates font le boniment et promettent la moitié de la recette aux blessés, Quelque garde qui revient des tranchées regarde, appuyé sur son fusil, le panorama du siège, l'entrée de Garibaldi à Dijon. Descendons les grands boulevards. Au cirque Napoléon, cinq mille personnes s'étagent depuis l'arène jusqu'au faîte, De petits drapeaux invitent les pays à se grouper par département. La réunion a été provoquée par quelques négociants qui proposent aux citoyens des départements d'envoyer des délégués à leurs députés respectifs ; ils croient qu’on pourra les ramener, conquérir la paix par des explications. Un citoyen demande la parole, monte sur l'estrade. La foule applaudit Millière « La paix! nous la cherchons tous. Mais qui donc a commencé la guerre, qui donc a refusé toute conciliation ? Qui a attaqué Paris le 18 mars ? – M. Thiers, Qui l'a attaqué le 2 avril ? M. Thiers. Qui a parlé de conciliation, multiplié les tentatives de paix ? Paris. Qui les a toujours repoussées ? M. Thiers. La conciliation! a dit M. Dufaure, mais l'insurrection est moins criminelle. Et ce que n'ont pu faire ni les francs-maçons, ni les Ligues, ni les adresses, ni les conseillers municipaux de province, vous l'attendez d'une délégation prise parmi les Parisiens ! Tenez, sans le savoir, vous énervez la défense. Non, plus de députations des correspondances actives avec la province ; là est le salut! » - « Voilà donc cet énergumène de Millière dont on nous épouvante en province, s'écriait mon ami. Oui, et ces milliers d'hommes de toutes les conditions qui cherchent la paix en commun, s’écoutent, se répondent avec courtoisie, voilà le peuple en démence, la « poignée de bandits qui tient la capitale. »
Chaque pas vers la Muette est un défi à la mort. Sur le rempart, près de la porte de la Muette, un officier agite son képi vers le bois de Boulogne les balles sifflent autour de lui. C'est Dombrowski qui s'amuse à engueuler les Versaillais des tranchées. Le général nous mène au château de la Muette, un de ses quartiers généraux. Toutes les chambres sont percées à jour par les obus. Il s'y tient cependant y fait tenir les siens. On a calculé que ses aides de camp vivaient en moyenne huit jours. A ce moment, accourt la vigie du belvédère qu'un obus a traversé. « Restez, lui dit Dombrowski. Si vous ne devez pas mourir là, vous n'avez rien à craindre.» Sa bravoure est de fatalisme, il ne reçoit aucun renfort, malgré ses dépêches à la Guerre, croit la partie perdue et le dit trop souvent. C'est là mon seul reproche; vous n'attendez pas que je justifie la Commune d'avoir accepté le concours de démocrates étrangers. Dombrowski nous accompagne à travers Passy jusqu'à la Seine et montre d'un geste triste les remparts à peu près abandonnés. Les obus broient ou fauchent les abords du chemin de fer. Le grand viaduc s'écroule en plusieurs endroits. Les locomotives blindées ont été faussées, culbutées. La batterie versaillaise de l'île Billancourt tire au ras de nos canonnières, en coule une à ce moment même, l'Estoc. Une vedette recueille l'équipage et remonte la Seine sous le feu qui la poursuit jusqu’au pont d’Iéna.
Une atmosphère tendre, un soleil de vie, un silence de paix, enveloppent ce fleuve, ce naufrage, ces obus qui volent dans la solitude. La mort paraît plus cruelle jetée dans cet épanouissement de la nature. Allons saluer les blessés de Passy. Vous savez que M. Thiers fait tirer sur les ambulances de la Commune. Il a répondu aux protestations de la Société Internationale de Secours aux Blessés : « La. Commune n'ayant pas adhéré à la convention de Genève, le Gouvernement de Versailles n'a pas à l'observer. » La Commune a adhéré à la convention; elle a mieux fait, elle a respecté les lois de l'humanité en présence des actes les plus sauvages. M. Thiers continue de faire achever ses blessés. Voyez-les. Justement, un membre de la Commune, Lefrançais, visite l'ambulance du docteur Demarquay, l'interroge sur l'état des blessés. « Je ne partagé pas vos idées, répond le docteur, et je ne puis désirer le triomphe de votre cause; mais je n'ai jamais vu des blessés conserver plus de calme et de sang-froid pendant les opérations. J'attribue ce courage à l'énergie de leur conviction. » La plupart des malades demandent anxieusement quand ils pourront reprendre leur service. Un jeune homme de dix-huit ans, amputé de la main droite, lève l'autre et s'écrie «J'ai encore celle-là au service de la Commune ». On dit à un officier mortellement blessé que la Commune vient de faire remettre sa solde à sa femme et à ses enfants. « Je n'y avais pas droit », répondit-il. Voilà, mon ami, les brutes alcoolisées qui, d’après Versailles, forment l’armée de la Commune.
