Nicolas Crubilé, la vie comme une évidence
Rebonds Gascons (1), est le livre d’une équipe, à propos de plusieurs équipes avec en son cœur un organisateur que la vie a rendu méthodique. La famille, les copains, le rugby, l’équipe médicale et ensuite toutes les équipes en une. On pourrait croire à une autobiographie quand, en fait, il s’agit de regards croisés et de regards qui se croisent.
S’il y avait, à la fin, un index, en plus de la liste des équipes, nous y croiserions une tonne de personnes très diverses, si bien que sans jamais avoir croisé Nicolas Crubilé j’en ai fréquenté quelques-unes dans des conditions très différentes.
J’ai failli titrer, le rugby comme une évidence puisqu’en effet le rugby est à toutes les pages, dans toutes les équipes et pour le futur aussi. Par la force des choses et sa force à lui, Nicolas a appris qu’il faut sortir du rugby pour mieux aller au rugby[1]. Et la première sortie tient au «bon sens» de son grand-père. Je me méfie du «bon sens» quand il est prétexte à tout, mais là il ponctue ne vie. « Mon petit-fils est un cap de mul » (une tête de mule). Têtu c’est bien mais, mais comme en toute chose, l’excès peut devenir nuisible. Il reste à trouver l’équilibre. «C’est en forgeant qu’on devint forgeron.» Si sur la route de la vie la réflexion ne se perd pas dans le feu de l’action. Le livre est sincère et permet de saisir la nature du combat menée.
La seconde sortie tient à une blessure qui lui a fait voir la mort de très près. Plus de deux ans loin des équipes précédentes pour vivre entre les mains d’une équipe médicale ! En quelques secondes le combat dans le stade changé en combat pour la vie, une vie se devant de le ramener dans les stades !
Faut-il être amateur de rugby pour apprécier le livre ? Depuis 1966 je n’ai pas remis les pieds dans un stade de rugby ayant ensuite arpenté les stades de foot mais de mes séjours enfant dans la cuvette de Sapiac j’ai conservé des images définitives : Marquesuzaa la flèche, Maurières la ruse, Romero la grandeur, Daynes la précision et Cabanier l’énigme. Un match de rugby est un spectacle de la vie, et d’autres le diront d’un autre sport ou d’une pièce de théâtre. Mais le rugby à quinze, qui d’ailleurs s’est imposé contre le rugby à treize de manière pas très élégante, a cette particularité de départ : il est en France la figure de son sud-ouest et les Gascons diront, de la Gascogne même. Pourquoi les Bretons plus près des Anglais que les Gascons jouent si peu au rugby même aujourd’hui, après des années d’efforts pour le généraliser en France ? Une partie de la réponse est sociologique : au départ et pendant longtemps, le rugby est œuvre de petits paysans, regroupés dans des petites villes. Le rugby a tardé longtemps avant de se plier à la loi de la pub sur les maillots. Mais la Bretagne est aussi terre de petits paysans donc la réponse est aussi ailleurs.
Mais revenons au livre : je dirai qu’il est une leçon de vie qui peut aller droit au cœur de tout un chacun, mais en même temps, la connaissance du rugby aide à mieux pénétrer certains chapitres.
Une leçon de vie qui tient à ce constat : jouer la victime, c’est la facilité. Et cette leçon va très loin dans un monde où la facilité s’appelle le confort, un confort appréciable mais qui ne doit pas devenir soporifique.
Dans sa lutte pour la vie il cite deux personnes loin du sport : Luigi La Scalea puis Patrick et Florian Marliac car «ce ne sont pas toujours les leaders qui innovent». Il s’agit d’innovations pour faciliter la mobilité des personnes en fauteuil.
La connaissance du rugby ? J’ai évoqué l’énigme de Jean-Michel Cabanier. De 1963 à 1968, il dispute 26 matchs avec l'équipe de France au cours desquels il marque quatre essais (12 points). Il participe notamment à cinq tournois des Cinq Nations (14 matchs). Gamin j’avais du mal à comprendre pourquoi il était l’international de l’USM, car le talonneur est le moins visible des joueurs. Sur quelle base cette promotion ? Cabanier, un homme qui au bout du compte est allé porter le rugby en Bretagne mais qui a été enterré à Lavilledieu, chez lui. C’est en tant que talonneur que Nicolas Crubilé a été blessé et c’est suite à cette expérience qu’il a voulu devenir entraîneur. Etre à la fois au cœur de la mêlée avec un vue d’ensemble du terrain. Voilà comment on revient à une leçon de vie : éviter qu’un arbre cache la forêt.
Précisons que le livre est complété d’un cahier photos important. Jean-Paul Damaggio
(1) Le livre a eu une première diffusion mais il ne sera en librtairei qu'en février.
