Roger Milliot, Félix Castan
Un ami m'invite à me repencher sur le cas de l'artiste Roger Milliot.
Voici ce qu'en disait Félix Castan en 1988 sur le livre collectif Dix sièces de vie littéraire en Tarn-et-Garonne. J'ajoute en pièce jointe le texte de Castan vingt ans avant sur le recueil de poèmes de Milliot qu'il avait pubié. Il y preécise alors le suicide de l'artiste. J-P Damaggio
Roger MILLIOT
"Une rigueur charnelle"
(1927 - 1968)
Milliot n'était pas de Montauban. Il était né à Montceau-les-Mines, d'un père morvandiau et d'une mère venue du Nord de la France, ayant des origines anglaises. Il devait à son ascendance maternelle ce type physique de grand blond, maigre, à la tête bien charpentée.
Montauban fut son pays d'élection, il y réalisa le principal de son œuvre.
Il avait passé une partie de son adolescence dans la banlieue de Bordeaux. C'est là qu'il avait commencé à sculpter. Il enterra sa première sculpture dans son jardin, avant de retourner en Bourgogne.
Quand il y revint, quelque vingt ans plus tard, il ne sut pas en retrouver l'emplacement.
Installé au Creusot pendant la guerre, avec ses parents et ses deux sœurs, il y vécut la rude existence ouvrière de la métallurgie Schneider. Son père était contremaître. Il l'emmenait avec lui quand il montait se ravitailler dans le Morvan.
Il prit alors en horreur le dur paternalisme qui pesait sur la ville, selon des mœurs héritées du XIXe siècle. Les propriétaires des usines se considéraient comme propriétaires et maîtres des hommes, des femmes et des enfants. Aucun espoir d'un destin personnel.
Il put fuir et entrer à l'école des beaux-arts de Lyon, en classe de sculpture.
Il connut à Lyon des poètes de son âge, tels que Pierre Dumontier.
En 1945, s'étant fiancé, il devança l'appel au service militaire. Le malheur voulut qu'il appartint aux unités qui partaient pour la guerre d'Indochine. Là-bas il perdit sa force et sa jeunesse, il écrivit ses tout premiers vers, semblables à des haî-kai.
En revanche, il s'était passionnément intéressé à la civilisation vietnamienne.
De retour, son destin avait basculé. Son corps avait subi les innombrables agressions de la maladie et du climat. Il décida de renoncer au mariage et à la sculpture, de fuir une nouvelle fois la maison où sa mère était maintenant veuve et le Creusot où il étouffait.
Il fit un long séjour au sanatorium d'Enval, en Auvergne.
Il vint rejoindre une amie à Montauban. Il avait vingt-cinq ans. Il se fit ici une autre vie, travaillant d'abord comme encadreur, rue Gambetta, puis par intermittence à son compte comme décorateur d'appartement, et il participa à l'aventure du Groupe d'art nouveau.
De sculpture, il n'en fut plus question qu'à l'occasion d'un cours de modelage et de céramique qu'il ouvrit en 1962 avec Marcelle Dulaut.
Il se consacra à la peinture et au dessin, dans un esprit réaliste et expressionniste. Son admiration allait au peintre belge Gromaire, auquel il rendit visite... Avant de mettre fin à ses jours, en 1968, il légua au musée Ingres ses dernières œuvres, qui constituent une sorte de testament, où se mêlent réel et irréel, la vie et la mort, les brumes d'ici-bas et les lueurs de l'au-delà.
Son œuvre poétique, qu'il considérait comme marginale, contient pourtant son véritable message existentiel et sa philosophie, dans une forme d'une exceptionnelle densité.
Elle fut recueillie et publiée en un seul volume, après sa mort, par ses amis. Je l'ai moi-même fait connaître au poète André Frénaud, enfant comme lui de Montceau-les-Mines. Frénaud la signala à Pierre Seghers qui l'intégra à l'anthologie des dix poètes maudits de ce siècle, qu'il était en train de préparer.
Milliot était fasciné par René Char, le personnage, debout sur son sol et dans l'histoire, ainsi que l'œuvre, éclatante et serrée comme un poing.
On peut lire sa poésie comme la chronique brève et fulgurante d'une tentative farouche et tendre d'accordailles avec le monde de tous et de chacun, une tentative de salut personnel par l'amour, s'achevant dans l'échec absolu, dans des ténèbres sans issue, à peine traversées d'un ultime recours religieux.
On peut aussi la lire comme un effort pleinement abouti de condensation dans le langage le plus net, le plus direct, le plus inventif d'une synthèse de l'expérience humaine, en ses divers niveaux, du plus familier au plus hautement méditatif. La grandeur d'un homme qui se veut ordinaire : la pulpe de la sensibilité nue.
La raison est là présente, servante de l'imaginaire, traduisant l'essence de l'être ou plutôt sa transitivité essentielle, comme aucun poète de notre temps n'a su le faire de manière plus percutante.
Milliot se voulut violemment étranger aux modes du temps. Mais nullement étranger aux évolutions les plus hardies de la civilisation contemporaine. Le témoin irréductible d'une situation provinciale, où s'affirme la plénitude de la conscience, contre toutes les parcellisations.
Refus radical des règles du jeu intellectuel.
Milliot, celui qui ne fut jamais un auteur, jamais un littérateur, celui dont la contestation ne se peut éluder sur la scène de la poésie française, et qui parafa le rôle qu'il y tint d'une "terrible signature" (Frénaud) !
Félix-Marcel CASTAN
