Le Vétéran de Cladel en 1867
Sur ce numéro de La Rue, le journal de Jules Vallès, une coïncidence a fait que Léon Cladel et Emile Zola se retrouvèrent côte à côte. Le texte de Cladel reprend, dès 1867, un thème qui lui sera classique toute sa vie. Le texte de Zola, une cage de bêtes féroces, est une tout autre histoire.
Dans le texte ci-dessous je ne sais à quoi correspond "les gens de Sarret", je suppose une révolte paysanne de l'heure. J-P Damaggio.
LA RUE 31 août 1867
LE VÉTÉRAN
On le nommait l'Ancien. Il avait servi sous la première République. Il avait vu Jemmapes et Fleurus. Il avait été blessé à Waterloo. Il était avec ceux qu'on baptisa: «les brigands de la Loire.» Les jeunes du village venaient le faire bavarder, le soir à la veillée. Il leur racontait les guerres, les grandes guerres, et il parlait l'idiome du pays. Les paysans disaient qu'on lui avait bien coupé le fil et que c'était un savant, un brave homme et un batailleur.
L'année dernière, la veille du premier de l'an, Jean Lestouq, qui s'était battu en Crimée et dans la Baltique, et Pierre Quogoreux médaillé d'Italie, se mirent à la tête des gens de Sarret, et, sur les quatre heures du soir, ils arrivèrent chez l'Ancien.
Son petit-fils leur dit qu'il était au labour, mais qu'il ne pouvait pas tarder à rentrer, vu que la nuit tombait et que les bœufs n'avaient rien mangé depuis onze heures de l'avant-midi.
Au bout d'une demi-heure, on vit bientôt arriver l'Ancien.
Il était grand et maigre ; ses cheveux blancs tombaient sur ses tempes et, par derrière, ils étaient attachés avec un ruban de soie noire, et la queue était encore fournie ; dépouillé par devant jusqu'à l'occiput, le crâne luisait comme un vieux marbre. Bien qu'il eût près de cent ans, il était droit comme un I et son œil miroitait comme l'acier. Il marchait tenant d'une main le manche de la charrue et de l'autre l'aiguillon. Il avait le tablier de basane que portant les laboureurs du pays, et, comme eux, il était vêtu de cadix. Lestouq et Quogoreux allèrent à lui, et, après lui avoir, au nom de tous, souhaité la bonne année accompagnée d'une foule d'autres, ils lui présentèrent une branche de laurier fraîchement coupée. Cette branche le troubla un peu ; il dit qu'il ne savait pas s'il devait la prendre, mais qu'il était bien content tout de même qu'on la lui eût offerte, et il invita tout le monde à boire un verre de piquette.
Les gens de Sarret entrèrent dans la borde, et bientôt, le verre à la main, ils burent à la santé de l'Ancien, debout au milieu d’eux. Quand ils eurent trinqué, bu et encore trinqué, Lestouq, qui s'était battu en Crimée, dit avec une bonhomie pleine de respect pourtant : «Ah ça ! l'Ancien, contez-nous quelque chose, parlez-nous de quelque bataille.» L'Ancien répondit: « Je veux bien ! »
Et sans quitter son tablier de basane, il alla prendre au-dessus du chevet d'un grand lit à baldaquin un vieux casque bossué et un sabre de cavalerie. Ayant dégainé et mis le casque en tête, il dit : « Ce jour-là, mes enfants, ils étaient bien au moins sept pour un. Le général nous dit qu'il fallait tous mourir ou leur passer dessus. Nous aimions le général; il était si joli, si brave, si vaillant, le plus brave de tous. Nous répondîmes: « Oui, général. » Nous aimions tous le général ; il n'y en avait pas un pareil à lui dans l'armée. Son cheval et lui, c'était tout un ; il ne craignait rien; il sautait comme un lion ; il se moquait des balles et des boulets autant et même plus que de la pluie et des grêlons, c'est-à-dire qu'en le voyant faire nous avions tous du feu dans le sang. Et ce jour-là, il frappa si fort qu'il en fit presque autant à lui tout seul, avec son esprit et son sabre, que toute l'armée avec la baïonnette et le canon. Nous gagnâmes la bataille; la République fut contente.
Et celui qui nous commandait, dit l'Ancien d'une voix religieuse et les yeux mouillés, c'était le général Marceau.
LÉON CLADEL.