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Vie de La Brochure
31 janvier 2021

Drouilhet et la torture en Algérie

Drouilhet algérie

Je connais Jean-Claude Drouilhet depuis 1972 ayant lutté à ses côtés syndicalement (la FEN), politiquement (le PCF), pédagogiquement, culturellement et humainement. Quand il déclare «J'étais violent et raciste» dans l’article de La Dépêche c’est exactement le contraire de l’homme que j’ai connu sauf que je reconnais là sa sincérité foncière. Le courage de sa déclaration me paraît plus décisive que les grandes déclamations. Elle témoigne pour tant et tant d’autres. J’ai connu d’autres personnes dans le même cas, engagées de la même manière et qui sont mortes avant de pouvoir se libérer du poids de cette historie : appelé en Algérie. Un grand merci Jean-Claude qui a commenté le fait sur son facebook si riche, si important.

Jean-Paul Damaggio

 La Dépêche Publié le 11/12/2000

1958... Jean-Claude Drouilhet, a 24 ans lorsqu'il a rejoint les Aurès en tant qu'appelé du contingent. Lui, comme des milliers de jeunes français, a passé vingt-huit mois en Algérie pour participer à « la mission de pacification et de maintien de l'ordre » engagée par le gouvernement de la République, opération requalifiée récemment de « guerre » par les autorités françaises.

 Aujourd'hui retraité de l'enseignement, Jean- Claude Drouilhet souhaite témoigner sur la torture en Algérie. « Non pas que je veuille soulager ma conscience, affirme ce Montalbanais, je ne suis qu'un témoin, pas un acteur. Mais j'ai été un témoin passif et c'est bien cela que je me reproche ».

 

A l'époque sursitaire, marié et père d'une petite fille, son souci comme celui de la grande majorité des appelés en Algérie, était de revenir « vivant et si possible entier ». Incorporé à un régiment d'infanterie, J.-C Drouilhet savait que la torture était pratiquée en Algérie. « J'en avais entendu parler ainsi que des sinistres corvées de bois, explique-t-il. Mais ça restait une notion abstraite. Jusqu'en 1959, je n'avais été témoin d'aucun acte de barbarie ». Jusqu'à ce que ne débarquent dans son poste, deux spécialistes des DOP (1). Et avec eux, des suspects à qui « il fallait faire cracher le morceau ». Jean-Claude Drouilhet: « Le plus tranquillement du monde, le commandant nous expliqua qu'on allait procéder à une sale besogne, mais que c'était un mal nécessaire, le seul moyen d'obtenir des renseignements et ainsi de sauver des vies humaines ».

 « NOUS AVONS MANQUE DE COURAGE »

Jean-Claude Drouilhet insiste: « Nous n'étions pas obligés de participer, ni même de regarder ». Sauf que ces interrogatoires se déroulaient dans les lavabos et les douches de campagne. Et comme c'était le seul point d'eau disponible et que ces séances ont duré plusieurs jours, « nous avons été les témoins horrifiés et muets des séances de baignoire, gégène, brûlures et bastonnades infligées à ces hommes le plus officiellement du monde ». Selon Jean-Claude Drouilhet, un seul appelé à pris part à ces horreurs. « Il était instituteur dans le civil. Encore une fois, personne ne l'avait incité à le faire. Ni dissuadé d'ailleurs. C'est bien là le problème. Nous avons manqué de courage ».

 « Pendant 40 ans, je me suis tu comme les autres ». J.-C Drouilhet a du mal à digérer son silence même s'il tente de l'expliquer: « Vous savez, là bas, les appelés n'étaient plus vraiment des citoyens. Nous étions totalement déresponsabilisés ». Par la suite, le tabou s'est abattu sur la question algérienne. Le silence a tenté d'amnistier les dérives du passé. Jusqu'à ce que des voix s'élèvent pour exprimer des regrets et reconnaître qu'à cette époque, la France avait basculé dans le camp des tortionnaires.

 Pierre MAZILLE.

 (1) DOP: dispositif opérationnel de protection

 Appartenir au monde civilisé

Dire « sans haine, ni faiblesse, oui, la torture a existé ». Des anciens combattants d'Algérie, soldats, sous-officiers et officiers, ont déjà montré la voie. Jean-Claude Drouilhet assure qu'il s'agit là d'une responsabilité collective et que l'armée n'a certainement pas à assumer seule, cette vérité. « Les gouvernements qui se sont succédés pendant la guerre d'Algérie, ont au moins laissé faire, au pire encouragé, jamais ignoré. Les historiens font et feront leur travail, mais à mon avis, cela ne suffit pas. L'héritage est lourd à porter. Il faut pourtant l'assumer. Je suis pour la repentance ». Aucune connotation religieuse ou masochiste dans ce mot qui en fait pourtant frémir certains sous prétexte que des horreurs ont été commises des deux côtés: « La repentance est un regret extrêmement vif. Il s'agit d'être humble et de reconnaître que nous n'avions pas à faire cela. C'est justement ce qui peut nous permettre de revendiquer notre appartenance au monde civilisé et non au monde barbare », conclut celui qui par son témoignage, entend « apporter sa contribution à l'élévation de la conscience collective ».

P. Mz

 le commentaire sur le facebook

Colonisation, décolonisation… réconciliation ?

J'ai eu 20 ans dans les Aurès*. Je ne vais pas vous raconter cette partie de ma vie, rassurez-vous. A cette époque le syndrome de stress post-traumatique des vétérans de cette guerre n'existait pas. Je veux dire par là qu'au retour nous avions à gérer individuellement notre situation qui n'avait même pas de nom. C'était l'époque du rock n'roll, des yéyés et de « Salut les copains ». Complètement déconnectés de la vie civile, nous nous retrouvions dans un monde inconnu qu'il fallait essayer de comprendre afin de s'y installer. Rude épreuve supplémentaire. J'étais violent et raciste. J'ai dû me soigner, seul, sans psy ni toubib ni infirmière. D'ailleurs, comment aurais-je nommé ce mal-être ?

Et puis un rideau noir est tombé et pendant des décennies je n'en ai plus parlé… Seulement rêvé.

Il semblerait que le jour se lève.

La presse écrite et audiovisuelle annonce la présentation au président de la République – à sa demande – d'un rapport (bénévole) de l'historien Benjamin Stora, sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d'Algérie. Serait-ce un tournant dans la voie de la réconciliation ? Il était temps. « En France nous avons assisté à une rétractation nationaliste puissante sur la notion d'empire perdu, de mémoire de revanche. De l'autre côté aussi il y a eu des rétractations. Chaque groupe porteur de cette mémoire s'y est enfermé. C'est un vrai problème » (Benjamin Stora, L'Humanité du 21/01).

L'historien fait une série de propositions qui pourraient déboucher sur un apaisement des relations inter et intranationales. Attendons les actes...

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* en fait, j'avais de 24 à 26 ans (janvier 1958-avril 1960), marié, père d'un bébé. Sous-officier dans l'Infanterie (tirailleurs algériens et 94 RI)

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