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Vie de La Brochure
20 mars 2021

Eduardo Galeano et le football

le foot Galeano

Je ne pense pas qu’existe sur le rugby des livres comme ceux que des Espagnols, des Argentins ou des Uruguayens ont écrit sur le football. Il suffit de noter qu’en France, même sur le football, nous n’avons rien de philosophique ou d’artistique. Comme des phénomènes se recoupent je reprends cet extrait, d’Eduardo Galeano, qui avec retard concerne autant le rugby que le football. Tous les joueurs de rugby que j’ai pu lire font le même constat : du plaisir au devoir. Avec parfois des positions contradictoires comme Max Barrau qui constate que le rugby d’aujourd’hui n’a plus les mêmes élans, mais qui aurait bien aimé pouvoir s’entraîner autant qu’aujourd’hui, ce qui coupe les élans ! Peut-être aurai-je l’occasion de revenir sur la question avec preuves à l’appui. J-P Damaggio

 Eduardo Galeano

LE FOOTBALL

L'histoire du football est un voyage triste, du plaisir au devoir. À mesure que le sport s'est transformé en industrie, il a banni la beauté qui naît de la joie de jouer pour jouer. En ce monde de fin de siècle, le football professionnel condamne ce qui est inutile, et est inutile ce qui n'est pas rentable. Il ne permet à personne cette folie qui pousse l'homme à redevenir enfant un instant, en jouant comme un enfant joue avec un ballon de baudruche et comme un chat avec une pelote de laine : danseur qui évolue avec une balle aussi légère que la baudruche qui s'envole et que la pelote qui roule, jouant sans savoir qu'il joue, sans raison, sans chronomètre et sans arbitre.

Le jeu est devenu spectacle, avec peu de protagonistes et beaucoup de spectateurs, football à voir, et le spectacle est devenu l'une des affaires les plus lucratives du monde, qu'on ne monte pas pour jouer mais pour empêcher qu'on ne joue. La technocratie du sport professionnel a peu à peu imposé un football de pure vitesse et de grande force, qui renonce à la joie, atrophie la fantaisie et proscrit l'audace.

Par bonheur, on voit encore sur les terrains, très rarement il est vrai, un chenapan effronté qui s'écarte du livret et commet l'extravagance de feinter toute l'équipe rivale, et l'arbitre, et le public dans les tribunes, pour le simple plaisir du corps qui se jette dans l'aventure interdite de la liberté.

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