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Vie de La Brochure
22 mai 2021

Le rugby français en l’an 68 par Denis Lalanne

denis lalanne

Dans son livre à la gloire des Yachivili, Le rugby est ma patrie, Denis Lalanne évoque ce moment où le malheur des uns a fait le bonheur des autres en l'an 68. J-P Damaggio.

 

«Lorsque débute le Tournoi, le 13 janvier à Murrayfield, la France du rugby est encore sous le choc de la double disparition de Guy Boniface et de Jean-Michel Capendéguy lors de deux accidents de voiture survenus sur des routes landaises à huit jours d'intervalle. Le temps des Boni s'achève quand s'annonce le temps des Yachvili. Pour assumer l'échéance, nos sélectionnés se sont regroupés autour de Christian Carrère, le capitaine, car le poste de coach de l'équipe de France n'a plus été pourvu depuis que Jean Prat a été exécuté par le nouveau pouvoir en place, incarné par Albert Ferrasse et Guy Basquet.

Pénible, pour le pack français, est le match de Murrayfield, mais il sera gagné (8-6) au prix d'un sauvetage désespéré de « Jos » Rupert dans les dernières secondes. Rupert est cet avant-aile de Saint-Vincent-de-Tyrosse si bien figuré, si svelte, qu'on ne croirait jamais que c'est une teigne en défense. C'est d'un croc-en-jambe qu'il a arrêté l'Écossais filant à coup sûr à l'essai victorieux. Sur l'insistance de la Scottish Rugby Union, Rupert pourra dire adieu à l'équipe de France, mais c'est bien grâce à lui qu'elle restera dans la course pour un grand chelem jamais réalisé jusque-là, ni par ceux de Jean Prat, ni ceux de Lucien Mias, de François Moncla, de Pierre Lacroix, de Michel Crauste, aucune des grandes équipes françaises de l'après-guerre.

Une performance déjà plus probante est la victoire sur l'Irlande, à Colombes (16-6), car voilà tout de même une équipe forte des Pierre Villepreux, Jean Gachassin, Jean Trillo, Jo Maso, Jean-Pierre Lux, André Campaès et Bernard Duprat en lignes arrière, des Benoît Dauga, Christian Carrère, Walter Spanghero, Élie Cester, Arnaldo Gruarin et compagnie à l'avant, une équipe qui a bel et bien gagné le Tournoi précédent sous le capitanat de Christian Darrouy et, pardessus le marché, battu les Springboks à Johannesburg (19-14).

C'est alors, en plein mois de février 1968, en plein Tournoi, que cette équipe est requise à Grenoble pour la célébration d'un événement national, l'ouverture des Jeux Olympiques d'hiver. Elle rencontrera, en match de propagande, n'osons pas dire de courtoisie, une sélection du Sud-Est où flambent les deux frères Cambérabero, natifs des Landes et installés à La Voulte. Depuis la première tournée française en Nouvelle-Zélande, en 1961, les « Cambé » n'en finissent pas d'entrer et de sortir au gré des sélectionneurs et des circonstances, car leur étonnant record de buts et de drops est souvent le tableau qui cache les misères du jeu collectif. Et c'est donc «chez eux», devant un public tout acquis à leur cause et même chauffé à blanc, que l'équipe nationale va faire chou blanc devant une sélection régionale! Des banderoles railleuses vont se promener sur le terrain grenoblois : «Couderc à la mêlée et Lalanne à l'ouverture !», comme si les Agenais au pouvoir nous avaient attendus, Roger et moi, pour décider du sort des Cambé ou de quiconque d'autre.

Au vrai, les titulaires du XV de France n'ont pas ressenti cette montée de fièvre populaire, ils n'ont accordé que peu d'importance à un match présumé amical, certains avant le match se sont même couchés à l'aube —mettons qu'ils ont fait «la fête olympique ». Mais la conséquence de ce fiasco, c'est un coup de sang des sélectionneurs, rappelant les Camberabero et limogeant pour l'exemple une pleine charrette de suspects : Benoît Dauga, Aldo Gruarin, Jean-Michel Cabanier, André Abadie, Jean-Henri Mir, Jean Trillo, Pierre Villepreux et Bernard Duprat pour les deux derniers matches du Tournoi en cours !

C'est à la faveur de ce gros coup de torchon que le Tulliste Michel Yachvili est appelé au talonnage.»

 

Aurte vision de la lessive de Grenoble

S'ils sont aussi nombreux, 27, à avoir participé à cette performance historique, c'est grâce au comité de sélection qui avait décidé, au beau milieu du Tournoi, de procéder à une grande lessive en limogeant notamment la première ligne et le grand Dauga. Tout ça à cause d'un match de démonstration organisé à Grenoble contre le Sud-Est, la veille de l'ouverture des Jeux Olympiques d'hiver. Ayant fait franche ripaille sur le trajet, les vainqueurs de l'Ecosse et de l'Irlande s'étaient fait dominer (11-9) par des challengers beaucoup plus agressifs : les Camberabero, Noble et un peu plus tard Greffe furent les grands gagnants de l'opération. Les trois de première ligne, Abadie, Cabanier et Gruarin, ne portèrent jamais plus le maillot bleu.

Seuls quatre joueurs, un seul attaquant (Campaës) et trois avants (Carrère, Spanghero et Cester) furent des quatre levées du grand chelem.

 

La vision d'André Abadie, le doyen

Quand il disputa son premier et dernier Tournoi, le pilier gauche André Abadie - il portait le n° 3 en équipe de France car Gruarin tenait au n° 1 - approchait les 34 ans et il reste le doyen de tous les « chelemards ». Consacré sur le tard (Roumanie 1965), il aurait dû faire son entrée dans les V Nations en 1967 : préféré à Berejnoï pour France-Galles, il avait renoncé la veille du match, son plus mauvais souvenir, à cause d'une déchirure aux adducteurs survenue à l'entraînement à Graulhet. Demi-finaliste avec son club, il ne briguait plus les honneurs internationaux et c'est sur l'insistance du Montalbanais André Garrigue qu'il s'embarqua pour l'Afrique du Sud. Il ne devait pas le regretter : cette longue tournée, où les joueurs prirent le pouvoir et sauvèrent l'honneur au troisième test, est de loin son meilleur souvenir.

Au retour, le nom d'André Abadie était même avancé pour le capitanat mais le président de la FFR, Marcel Batigne, était aussi de Graulhet et Christian Carrère fut finalement désigné pour commander contre les All Blacks.

Direction Grenoble, en dessous du volant…

Les deux premiers succès dans le Tournoi 68, plus ou moins probants certes, méritaient mieux qu'une liquidation de la première ligne à cause d'un match de démonstration perdu à Grenoble devant le Sud-Est. Quarante ans après, André Abadie évoque ce limogeage avec philosophie : « Nous nous étions donné rendez-vous à plusieurs à Bram, chez Walter, pour partir à Grenoble. Nous avons attaqué fort dès le petit-déjeuner, puis à chaque étape du trajet. Les amateurs d'escargots étaient rassasiés mais le chauffeur de chacune des deux DS avait tendance à regarder au-dessous du volant plutôt qu'au dessus… Nous avons fait le soir une sortie à l'Alpe d'Huez où nous avons rencontré le lutteur Daniel Robin… Nous étions logés au village olympique et nous avons croisé le car de la sélection adverse : aux mines des joueurs, nous avons compris ce qui nous attendait.

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