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Vie de La Brochure
9 septembre 2021

Erwin Sinko a lu les Monastère noir

monastère noir

Ce livre Le Monstarère noir se trouve aujourd'hui à 100 euros sur Amazone. Je l'ai lu en 1999 dans une édition de L'Etrave achetée sur l'île de Noirmoutier. Un livre marquant sur un sujet marquant. Voilà que je me passionne pour Erwin Sinko qui en fait une présentation dans Europe en 1938. Son dernier article sur cette revue et quel article ! La conclusion "Le Monastère noir est un livre émouvant. Les réflexions qu’il éveille chez le lecteur capable de conclure, peuvent en faire une lecture importante" n'empêche pas le critique de pointer les circonstances sociales du livre qui en prouvent les limites. Un analyse littéraire comme nous aimerions en lire aujourd'hui. JPD.

Europe15 février 1938

ALADAR KUNCZ. Le Monastère noir. (Gallimard) par Erwin Sinko

 Un de ces documents du temps sur lesquels il faut s'arrêter. L'homme qui a écrit ce livre ne présentait rien d'extraordinaire, il était l'un d'entre ces centaines de milliers d'intellectuels européens de l'avant-guerre. L'un de ces innocents qui vivaient paisiblement dans leur monde de livres, de bonne musique et de subtils problèmes et qui, sans beaucoup s'en préoccuper, trouvaient tout naturel qu'il y eût en dehors de cela un autre monde, un monde profane qui ne les concernait pas. On parlait de l'âme, on était hanté par un étrange sentiment qu'on dénommait celui de la solitude, mais on s'en délectait. Il était aussi des inquiets qui se posaient parfois la question : la vie que nous menons est-elle celle d'un parasite ou d'un élu de l'Esprit ? On consolait ses inquiétudes avec Nietzsche, avec le néoplatonisme et avec des vers. On s'apprêtait à vivre de cette façon jusqu'à la fin de ses jours. Et soudain vint la grande surprise : le destructeur de chagrins délicats, l'an brutal, insensible, boueux, sanglant, 1914, la guerre. La guerre et par la guerre le monde qui se déclare impudemment destin collectif dont personne n'est exempt.

« Littérateur à monocle, amateur d'absinthe, féru de Paris et, pour tout dire, décadent » — écrit de lui-même notre auteur, — « qui s'était préparé à son dernier pèlerinage en France pour, après s'être grisé de «l'heure blanche », rentrer au bercail de la vie de famille. J'avais même déjà choisi ma future compagne... » D'un jour à l'autre, tous ces projets ne comptent plus ; lui, l'homme libre, l'homme appartenant à la bonne société hongroise, tombe prisonnier et on le traite comme un bagnard.

Il reste en captivité en France de 1914 à avril 1919. Ce livre est le récit de ses souffrances durant les longues années de son internement.

Un critique français, parlant de l'auteur du Monastère noir, faisait remarquer que ceux qui ont pris part à la guerre ont plus souffert que les internés. C'est, à mon sens, tout à fait injuste. Aucune souffrance n'est mesurable par une autre, la réalité de chacune est exclusive. Et d'ailleurs, dans le cas de ce jeune Hongrois, il ne s'agissait vraiment pas de futilités. Pendant cinq ans, il n'est pas seulement privé de sa liberté, mais Périgueux, Noirmoutier et la citadelle de l'ile d'Yeu sont autant de stations d'un enfer psychique et physique. Avec des centaines d'autres ressortissants des pays ennemis, enfermés dans les casemates, il est livré comme proie à des commandants voleurs, sadiques et surtout bêtes. Commis-voyageurs et écrivains, garçons de café et sculpteurs, tous entassés dans les mêmes trous étroits et contraints d'organiser une vie commune. «Avec la plupart d'entre nos compagnons, écrit-il, nous n'avions absolument rien de commun.» L'auteur, qui le relate, ne se doute pas de la signification du fait suivant : au commencement de leur calvaire, quand lui et les autres intellectuels se réveillèrent «étendus sur le plancher froid dans une pénible promiscuité» et «les larmes près de nous monter aux paupières», le premier qui réussit à apporter un peu d'ordre dans la plus grande anarchie était un ouvrier fourreur, «il distribue les hommes en groupes », il découvre parmi les prisonniers un qui sache faire la cuisine, il obtient de l'administration des seaux et des louches. L'auteur ne nous apprend pas comment ont évolué, par rapport à leur situation, les pensées des ouvriers internés. Ce qu'on peut observer, c'est l'évolution de l'auteur pendant les années de sa captivité. Et, chose stupéfiante ! malgré les expériences les plus douloureuses, quoiqu'il vive en une communauté, chez l'auteur, aucune évolution, aucun changement dans un sens d'éclaircissement social ou politique.

M. Jacques de Lacretelle, qui a écrit une préface à ce livre, voit dans l'auteur « le symbole de l'humanité surprise par la guerre ». A mon sens, il est le symbole de l'intellectuel d'avant-guerre et non de l'humanité entière. L'amoureux de la France, qu'était Aladar Kuncz, souffrant de voir la canaille de la ville qui entoure la prison et « s'amuse à nous accabler d'invectives et à lancer des pierres contre l'édifice », n'apprend rien de nouveau du fait que déjà aux premières semaines de la guerre l'une de leurs sentinelles ait saisi un prisonnier et lui ait crié à l'oreille : « Votre Kaiser Guillaume, il faudrait le pendre ! » poursuivant : « Et vous pouvez bien aussi accrocher notre sale Président à côté, moi, je m'en fous !» A ce moment et plus tard, quand il se sera mis à écrire ses souvenirs, il ne lui viendra pas à l'esprit de vouloir apprendre quelque chose de ces sentinelles primitives ; dans le dernier temps de sa captivité, au milieu de ses compagnons de prison affamés, devenus fous ou demi-fous à force de privations, dans ses rêves il voit un monstre de cauchemar qui se dirige vers lui : Clemenceau. Mais pas une fois il ne parvient à s'élever à la hauteur de cette sentinelle française. Il finit par accepter la guerre comme son destin et — comme il l'écrit — « je me plongeai dans une longue méditation sur la notion du temps chez Kant et Bergson... ».

L'aveuglement social se manifeste presque à chaque page de ce livre sincère et douloureux. Dans la forteresse de Noirmoutier arrive un jour l'inspecteur général venu contrôler les conditions de la vie des prisonniers. Ce monsieur descendant dans les casemates obscures et puantes s'adresse, « plein de commisération », à l'auteur : « Il semble que vous ayez vécu autrefois en meilleure compagnie ? » Et l'auteur est ému de ces mots — et au lieu d'exprimer sa solidarité avec ses compagnons en face de ce monsieur haut placé — il éprouve le « plaisir de regarder ses gants, en peau de cerf, sa canne, ses souliers bien astiqués... J'étais ravi de voir ce dandy de Paris ». Et notre auteur sollicite de lui l'autorisation d'acheter et d'installer à ses propres frais, un poêle dans le trou isolé qu'il habite... Sûrement, à cette époque et plus tard en 1930, quand il a écrit ce livre, l'idée ne lui vient pas d'avoir alors commis une trahison. Il était toujours bienveillant, doux envers ses compagnons, il parle d'eux avec une pleine sympathie — pourtant il ignore ce qu'est la solidarité. Et ce n'est point là pur hasard psychologique : c'est la conséquence d'une conformation d'esprit qui s'est développée sans contact positif avec la société. On dira : l'intellectuel apolitique — et l'on n'aura pas raison. Car venu le jour de la délivrance, en 1919, notre auteur retourne dans son pays, en Hongrie, alors en révolte contre les Clemenceau français et hongrois, contre toutes les puissances qui ont suscité l'horrible massacre de l'humanité. Notre auteur est finalement en mesure de jouir de Budapest, mais ce Budapest est alors la capitale de la République soviétique hongroise. Et il ne peut jouir de ce Budapest. «Tout paraissait vieilli et les drapeaux rouges, flottant de toutes parts, semblaient de grandes taches de sang sur les murs lépreux. »

Ce qu'il m'a paru nécessaire de souligner dans ce livre, représente évidemment pour l'auteur ce qu'il y a de moins important dans son récit. Le lecteur aurait une impression fausse de ce livre s'il oubliait que Aladar Kuncz ne manque pas de talent pour évoquer et faire revivre ce qu'il a souffert. Depuis la guerre, surtout au cours de ces dernières années, l'institution des camps de concentration a fait fortune. On peut déjà compter aisément les pays qui n'ont pas encore intégré cette institution dans la structure de l'Etat. On lira ce livre comme le récit de souffrances qui n'appartiennent pas seulement à un passé lointain mais qui évoquent aussi le temps présent. Aladar Kuncz n'est plus ; il mourut peu après avoir écrit son livre. Il était le représentant d'un type d'intellectuel qui, dans des temps moins critiques, moins décisifs, aurait même développé ses charmes poétiques. Mais à présent l'on se demande : l'intellectuel, qui se sentait exception et qui exigeait plus ou moins qu'on le considérât comme un être exceptionnel, n'est-il pas l'aïeul de celui de nos jours, qui fuyant son incohérence intérieure, sa propre vie, cherchant des solutions pathétiques, arrive par une voie paradoxale à s'enthousiasmer pour le côté violemment instinctif du fascisme ?

Le Monastère noir est un livre émouvant. Les réflexions qu’il éveille chez le lecteur capable de conclure, peuvent en faire une lecture importante. La traduction est due à L. Gara et M. Pierpont.

Erwin Sinko

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