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Vie de La Brochure
29 octobre 2021

Sinko sur Europe en 1936

J'ai déjà évoqué Erwin Sinko que je vais bientôt présenter pluslargmeent. J-P Damaggio

Europe 15 mars 1936

LA CLEF DE DAVID

 Christ prit la clef de David, il ouvrit notre cœur à la vérité : c'est la porte ouverte que nul dieu ne pourrait fermer, ma grand'mère le savait déjà. Elle l'a su par un miracle, oui, un véritable miracle.

Elle vivait encore en servage quelque part en Transdanubie — son village était un pauvre village de serfs — deux cents chaumières au plus, très éloignées les unes des autres, il fallait une journée de marche pour parcourir tout le village. La taille, la dîme et la corvée étaient lourdes et les pauvres murmuraient car la porte nommée dans le livre était ouverte dans leur cœur et leurs yeux étaient ouverts.

Voilà qu'un jour l'intendant arriva et dit : « M. le Comte ordonne qu'on construise une église d'ici avant Noël, car sans église le village devient païen. » Le village n'était pas païen, mais il était vrai que la Vérité du Christ allait tout le long du jour parmi les chaumières, agitant les esprits et c'est pour cela qu'on voulait enfermer la Vérité du Christ dans une église et ces fils de Dieu devaient aller en pleine saison de travail, construire cette église.

Lorsqu'elle fut construite, le comte vint dans son attelage de quatre chevaux. Il assista à la consécration et tout le monde dut y assister en costume de fête et autour du comte étaient les grands prêtres et les petits prêtres — ainsi racontait ma grand'mère, ainsi je vous le raconte — ce fut tout un régiment. Le peuple prit peur, car il pensait : Si on enferme le Christ, il lui faudra un garde-chiourme — il faudra construire un presbytère à côté de l'église — mais personne n'osait rien dire. Pendant la consécration, il y eut un beau sermon, puis le comte, l'intendant, les grands prêtres et les petits se mirent de nouveau en carrosse et allons ! vers la ville ! Le peuple se dispersa la tête basse pensant toujours : « Ne suffisait-il pas du comte et de l'intendant ? On nous envoie maintenant un curé ! »

Ma grand'mère pria pendant la moitié de la nuit, demandant à Dieu d'engloutir l'église, mais ce fut en vain. Le matin, elle apprit qu'une demi-douzaine de villageois avaient essayé de la brûler, qu'on les avait pris, emmenés à la préfecture et mis au carcan.

Ce sont des gendarmes qui les emmenèrent à la ville, pareils à ceux qui m'ont emmené ici à Pest et ces villageois furent mis au carcan, tout comme ce bon fils de Dieu, le camarade Borsi, est mis au cachot. Ainsi arriva la Noël. Pour cette Noël le curé vint de la ville. Il se rendit à l'église et la trouva vide. Il dit au bedeau, qu'il avait emmené : « On aurait dû prendre au peuple de l'argent pour acheter une cloche, mais va, cours, appelle-les de vive voix. »

Le bedeau répondit que c'était impossible. Il lui faudrait une journée pour parcourir tout le village.

— Alors, dit le curé, amène-moi une centaine d'âmes au moins.

Le bedeau s'en alla. De maison en maison. Toutes étaient vides, seuls les chiens aboyaient.

— Ce nid de païens serait donc mort, jura le curé. Il se précipita vers sa voiture, pour aller voir lui-même — et dans l'obscurité cahotant et versant de droite et de gauche dans les fossés de la route. Le bedeau sur le siège du cocher, le curé sur les sièges capitonnés juraient et blasphémaient à qui mieux mieux cette sainte nuit de la Nativité. Les maisons, partout, étaient vides. Minuit était passé quand ils arrivèrent au bout du village. Alors, dans la neige, ils virent là toute la population debout et qui chantait : « Du ciel un ange est descendu vers nous... » Ce n'est pas la chanson qui importe, c'est le cœur qui la fait venir aux lèvres. Alors voilà le curé et les autres qui chantent et le miracle qui se fait. C'est ma grand'mère qui raconte, pas moi, et ma grand'mère jurait que sauf les six au carcan, tout le village était là, même les nourrissons. Alors voilà que le curé ouvre la bouche pour maudire et qu'une flamme jaillit au loin et que tous voient l'église qui brûlait. Dans les flammes, ma grand'mère le dit, pas moi, le Christ libéré regardait dehors et ses yeux comme il est écrit étaient de feu et de ses yeux de feu il regarda le curé qui se jeta dans son carrosse et le peuple encouragé continua à chanter. Aucune maison ne brûla — ma grand'mère dit, pas moi — l'église seulement fut détruite. Bien entendu les gendarmes vinrent le lendemain, mais...

Les hommes dans la cellule étaient prêts à rire quand ils s'immobilisèrent attentifs ; dans la prison, quelque chose se passait. De la cellule voisine, par petits coups frappés, le mot du message arriva : « Borsi », quelques instants plus tard le message entier fut capté : « Borsi dans le cachot, chante L'Internationale. On est descendu pour le faire taire. »

Le moustachu transmit le message aux autres cellules et dit triomphant : « Voyez-vous, on ne peut pas l'enfermer ! »

Dehors dans les couloirs, on criait, on courait, mais soudain d'ici de là, on entendit : «Debout les enfants de la terre... »

Dans la cellule, Kliman, de sa voix faible, commença le premier. Le moustachu le soutint aussitôt de sa puissante basse.

— Exactement comme ma grand'mère racontait. Ce n'est que la chanson qui est autre, mais il faut que tout le village s'y mette, cria-t-il.

On ne voyait pas dans l'obscurité ceux qui chantaient. Mais le son remplissait la cellule, menaçant et vibrant.

D'un coup, les lampes s'allumèrent, les portes s'ouvrirent et claquèrent l'une après l'autre. Les chants, les bruits s'emmêlèrent.

Le vieux sourit et dit : « Jusques à quand, ô Maître Saint et Véridique, ne feras-tu point justice et ne redemanderas-tu point notre sang à ceux qui demeurent sur la terre... Et il leur fut dit de patienter encore un peu jusqu'à ce que leurs compagnons de service et leurs frères qui devaient être tués comme eux, fussent venus compléter leur nombre. »

 ERVIN SINKO. Traduit du hongrois par YVONNE PU JADE.

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