Oh, divine mère pôle !
J'actualise à peine un article de 2011. Depuis la loi créant les métropoles à ce moment là, le phénomène s'est amplifié. Et la colère s'est exprimée. Mais la machine est lancée. En 2014 dans Le crépuscule de la France d'en haut, Guilluy a bien décripté le retour des féodaux mais il a voulu être optimiste et ça c'est raté. En fait de crépuscule nous assistons à l'aurore. Avec des métropoles programmées "intelligentes" et ça c'est bien !
J-P Damaggio
Pendant un temps la France a eu des colonies et elle est devenue toute entière, la mère pôle. Depuis, les temps ont changé et quelques autorités ont pensé que la France elle-même devait, sur le modèle de Parigi (on dit Paris en Français) se couvrir de mères pôles. Je ne sais si vous avez remarqué combien le suffixe pôle est à la mode. Du Futuropole au Cancéropole, tout devient pôle pour rendre aux poètes la rime facile. Hier le terme en vogue c’était espace. Dans la petite ville de Castelsarrasin, le local du PCF est devenu lui-même Espace Michel Métais. Vingt ans avant, on aurait dit Maison Michel Métais car tout était Maison, de celle de la Culture à celle de l’Agriculture. Il est devenu évident qu’espace c’était vider de sens, le lieu,… car par définition, l’espace est vide. Comme souvent en France, pour rétablir l’équilibre, les autorités tordent fortement le bâton dans l’autre sens, donc on s’accroche au pôle ou au territoire. Europe Ecologie aurait dû se nommer Pôle écologiste et l’avenir lui était assuré. Quant aux pôles de compétitivité qui m’entourent, ils sont le royaume des monopoles.
Oui mais qui a droit au titre de mères pôles ? Parigi bien sûr (on dit Paris en français), Marseille, Lyon, Lille, Strasbourg… ; il arrive un moment où on ne sait plus trop sauf que, par chance, la réforme des collectivités territoriales nous ramène aux efficaces définitions comptables. Dans l’exposé de la loi, tout de suite, le premier motif apparaît : « La création de métropoles consacre la spécificité institutionnelle de nos grandes agglomérations en compétition avec leurs homologues européennes et internationales.» Vous le notez, je ne sais trop que faire de l’accent circonflexe sur le ô de pôle mais c’est une question dérisoire par rapport à la compétition internationale. La barre a été mise à un regroupement de 450 000 habitants. Je suis sauvé, j’habite à 60 km d’une mère pôle, Toulouse !
La loi en question commence ainsi : « Rompant avec sa tradition centralisatrice, la France a engagé, voilà près de trente ans, une mutation profonde de son mode d’organisation institutionnelle et administrative… » Pour une loi réformant les collectivités territoriales, qui vise à rompre avec le centralisme, toujours présent, c’est fort de café ! Il s’agit en fait de multiplier les Parigi ! Jusqu’à douze ou peut-être quatorze suivant la loi du rugby ! Le retour des féodaux !
J’habite un département victime d’un exode rural pendant des décennies, perdant entre 1850 et 1990 la moitié de ses habitants, pendant que la France doublait. Depuis, sa démographie y est devenue galopante et devrait l’être encore plus pour les 40 ans à venir. Un effet de la mère pôle toulousaine !
Quand ils le peuvent les Français préfèrent la vie au village ou à la campagne, à la vie en mégapole. Et ce n’est pas de l’individualisme de mauvais augure. Pendant qu’on vide les campagnes à droite, elles se remplissent à gauche ! Un Sud-ouest hier en perdition, devient un pôle de développement. C’est à n’y rien comprendre.
J’aime l’urbain autant que le rural. Fils de paysan, j’ai transporté ma vie, dans les écoles rurales de mon département et j’en connais les charmes et les travers comme ceux de l’urbain. Tant qu’il y a des charmes et des travers, la vie circule.
Quand j’entends qu’il faut une LGV à Toulouse car il y en a une à Marseille je vérifie que Panurge n’est pas loin. To Loose dans la compétition internationale, mais c’est foutu d’avance !
La ligne à grande vitesse est le bras armé de la métropole qui crache sur le rural, et l’urbain aussi, au nom des intérêts supérieurs de la compétition internationale. J’ai une affection particulière pour l’Espagne et sa LGV Madrid-Barcelone, deux mères pôles d’avant-garde et j’ai noté, entre autre cadeau, que la baisse de fréquentation des Siemens qui font la liaison [mais oui le TGV s’est fait griller] est atténuée par l’augmentation de ceux qui font la liaison directe. En foot, les autres villes de ce pays s’arrachent les cheveux : un seul objet national, le duel permanent Real-Barça. J’en conviens l’autre bout de la LGV, Séville, veut jouer les trouble-fête. Le spectacle du foot construit les mères pôles européennes uniquement parce que le marché du foot en a besoin. Alors que la beauté du geste, là où il continue encore, c’est dans les clubs de villes parfois gérées par des pharmacopoles ou comme des acropoles. Nos acropoles, objets possibles de notre admiration, sont une pluie d’étoiles et non Vénus plus que les autres, aussi j’ai été heureux quand j’ai découvert qu’un cratère de Mars portait le nom d’un grand astronome, Monsieur Perrotin, natif d’une minuscule commune proche de la mienne, Saint-Loup (un futur pôle de la férocité ?). Quelles vivent les métropoles mais qu’on laisse la vie, possible, à distance de leur polarité !
2011-2021 Jean-Paul Damaggio
