G. de MONSABERT a lu Donat sur Larrazet
Cette présentation descriptive fait référence à une présentation orale que Donat fit de son travail dès 1923. Elle est surtout descriptive. JPD.
Société de géographie Toulouse. Auteur du texte
Date d'édition : 1929 : LES LIVRES
Une communauté rurale à la fin de l'ancien régime[1].
Les membres de la Société de Géographie n'ont certainement pas oublié une remarquable conférence qui leur fut donnée, il y a quelques années, par M. Donat, professeur au Lycée de Toulouse sur la «Vie d'une communauté rurale à la fin de l'Ancien Régime». Avec beaucoup d'habileté, en un exposé agréable et clair, volontairement dégagé de renseignements tirés d'une statistique trop ardue, ou d'une documentation trop spéciale, le savant professeur avait su rendre accessible à son auditoire un sujet un peu sévère. Il avait surtout développé les conclusions de son travail de recherches minutieuses dans les archives communales et notariales de Larrazet, vers la seconde moitié du XVIIIe siècle.
C'est ainsi que M. Donat nous montra comment, à la fin de l'Ancien Régime, insensiblement et par gradations successives, la petite propriété paysanne s'était développée. Très rares étaient ceux qui ne possédaient rien. Les moins favorisés avaient tout au moins un petit lopin auquel ils étaient attachés. Plus de la moitié de la terre appartenait à d'humbles propriétaires; le reste se partageait entre ecclésiastiques, nobles et bourgeois, et une catégorie intermédiaire, celle des ménagers et des laboureurs, qui jouissait d'une certaine aisance.
« Ainsi s'explique, nous dit M. Camille Bloch, le fait que les ventes révolutionnaires n'aient pas provoqué un changement capital dans le mode de répartition du sol, qui était déjà extrêmement divisé : nombreux parmi les acquéreurs furent les petits et même les tout petits propriétaires. Ces paysans, dont l'habitat était médiocre et humble, avaient un goût de l'épargne, qui a été une des forces agissantes de l'histoire de France : grâce à l'épargne, effet de la domination de soi et d'une ténacité méthodique, la classe paysanne était déjà, sous l'ancienne monarchie, la pépinière de la bourgeoisie et même de la noblesse; Loin qu'il y eut des cloisons^ étanches entre les ordres et les classes, ils se pénétraient entre eux par l'ascension progressive des « vilains ».
M. Camille Bloch, que je viens de vous citer en partie, pour résumer la conférence de M. Donat, n'y assistait sans doute pas, mais il a eu la bonne fortune de préfacer le savant ouvrage que M.J)onat a écrit sur le même sujet et qui apporte la justification méthodique et irréfutable des vues originales du conférencier. Cette étude historique peut être considérée comme un modèle du genre. Rien n'y est avancé qui ne s'appuie sur un texte ou un témoignage : témoignage des hommes, du sol ou des monuments.
Après quelques considérations générales, qui ont pour but de situer la communauté de Larrazet dans cette vallée de la Gimone, où les grasses prairies s'étalent de chaque côté de la rivière, tandis que « les champs de culture et les vignes vigoureuses, s'agrippent aux pentes légèrement inclinées et exposent leurs pampres aux généreux soleils du midi », nous apprenons comment elle fit partie de la juridiction de l'abbaye cystercienne de Belleperche. Elle se trouvait à la fin du XVIIIe siècle, dans la généralité d'Auch, le diocèse de Montauban et elle ressortissait du Parlement de Toulouse.
Commune essentiellement rurale, la population se composait en 1769 de quelques nobles, d'un petit nombre de bourgeois, d'artisans divers et surtout d'ouvriers agricoles. Elle devait comprendre, en 1789, un millier d'habitants.
Grâce au registre cadastral de 1769, sur lequel M. Donat s'est livré à un véritable travail de bénédictin, nous pénétrons dans l'intimité de leur fortune, de leur situation sociale, de leurs métiers, de leurs travaux, de leurs gains et de leurs récoltes.
Voici le tableau nominatif et par catégories, des propriétaires ruraux et de leurs biens. Il met en évidence ce que nous disions plus haut sur la répartition des terres entre les diverses catégories sociales. L'auteur le publie en entier, puis le commente avec un esprit critique éclairé et très averti.
Il est ainsi amené à consacrer tout-un chapitre à la valeur comparée de la fortune foncière et des divers groupements sociaux et tout un autre, très curieux, sur quelques-unes des conditions économiques de l'époque : fortunes des nobles, des bourgeois, chiffres divers des dots; valeurs comparées des fortunes
foncières avec celles de l'époque actuelle; valeur relative d'après le pouvoir d'achat de l'argent; la charge des impôts et la proportion des revenus qu'ils représentent.
Quelle minutie dans le détail ! Quelle science précise et qui constamment se contrôle ! Certainement plus d'une ménagère, de ces temps là, se rendant au marché, était moins au courant de ses propres ressources, que ne l'est actuellement M. Donat. Abandonnant les considérations économiques, pour donner plus d'ampleur à son étude, il examine maintenant les rapports sociaux des divers groupements entre eux. Il montre les nobles partageant leur temps entre la ville et la campagne; quelques-uns y passent la plus grande partie de l'année.
Les bourgeois résident dans le bourg même. Ce sont soit d'anciens fonciers, soit des marchands enrichis, soit même des cultivateurs, qui se sont arrondis, à force de travail.
Entre petits nobles et bourgeois, il n'existe pas de ligne de démarcation absolument nette. La lecture des registres d'état civil établit qu'il y avait au contraire entre les deux classes des relations constantes, une pénétration lente.
La conclusion de M. Donat est celle à laquelle ont abouti par des voies différentes d'autres historiens.
« Il serait téméraire d'affirmer, dit-il, que la Révolution Française a donné au paysan du XIX' siècle un bien-être matériel supérieur à celui de son ancêtre du XVIIIe siècle. Mais à ne considérer que l'individu, la forme de son activité prit d'autres aspects : les privilèges supprimés, une liberté de conscience et une liberté individuelle, sinon parfaitement réalisées, tout au moins solennellement affirmées dans la codification des principes du droit nouveau, une égalité politique aux conséquences diverses, mais dont les effets sont loin d'être épuisés, représentent des résultats dont il faut tenir compte. »
L'ouvrage, qui comprend plus de 300 pages, est complété par des graphiques concernant la répartition de la propriété et la valeur moyenne de l'hectare de terre. Il se termine par la reproduction d'un certain nombre de pièces justificatives, qui n'auraient pu prendre place dans le texte sans l'alourdir. Et c'eût été dommage, car cette monographie, qui est une véritable résurrection, offre en certaines pages l'attrait et la couleur des plus vivants récits.
G. de MONSABERT.
[1] Une communauté rurale à la fin de l'ancien régime », par M. Jean DONAT, professeur au Lycée de Toulouse. — Forestié, éditeur, à Montauban.