Article surprenant de Jean Donat en 1934
Voici un article surprenant de Jean Donat qui confirme ici son immense curiosité de tout, et en lien avec les moyens nouveaux de comunication. J-P Damaggio
Société de géographie (Toulouse). janvier 1934
Géographie et radiodiffusion
Un groupement de l'importance de la « Société de Géographie de Toulouse », dont le but immédiat est de propager et de développer la science géographique, manquerait à son objet, s'il négligeait de signaler les diverses manifestations qui concourent à sa réalisation. A ce point de vue, notre Bulletin ne saurait, moins encore que toute autre revue, laisser passer inaperçu l'effort considérable accompli par notre poste national de radiodiffusion « Toulouse-Pyrénées » pour révéler à l'immense auditoire qu'il atteint les beautés touristiques et artistiques, le charme profond, les richesses économiques que recèlent en leurs aspects si variés, nos divers terroirs français.
En transportant le microphone sur les points les plus caractéristiques de nos régions du centre, du midi et du sud-ouest, pour en lancer, du lieu même, la description à travers l'espace, la courageuse équipe de «Toulouse-Pyrénées », par une organisation unique jusqu'ici parmi nos postes nationaux, a réalisé une œuvre de propagande essentiellement française, dont il serait injuste de ne pas souligner l'importance. Dans cette tâche difficile, il fut généralement relayé, selon les circonstances, par la presque totalité des postes d'Etat.
Il n'est donc pas sans intérêt de rappeler brièvement la besogne accomplie et les résultats obtenus.
La première tentative date de 1932. Et depuis, le «micro» de «Toulouse-Pyrénées» court, peut-on dire, par monts et par vaux, de notre frontière espagnole aux limites extrêmes du Massif central. C'est d'abord, en 1932, le radio-reportage du circuit Rocamadour-Gorges du Tarn, randonnée de 1.000 kilomètres à travers les calcaires blancs ou gris du Rouergue et du Quercy, causses aux roches fantastiques, aux cavernes mystérieuses, aux tonalités mouvantes, passant, selon l'heure du jour ou la luminosité de l'atmosphère, de l'ocre au rose ou du vert au mauve. L'intrépide et ardente caravane franchissait à toute allure les collines albigeoises, traversant sept départements, réalisant en six jours dix-neuf émissions, nous promenant des sanctuaires de Rocamadour et de Conques aux villes de caractère nettement médiéval de Cordes, Entraygues, Cahors, Espalion, Villefranche d'Aveyron, saluant au passage la belle cathédrale-forteresse d'Albi ; des gouffres de Padirac, de Cabrerets, aux vallées anfractueuses du Lot, de l'Aveyron ; puis allant faire escale à Brive et à Maurs, perle du Cantal.
Le 5 février 1933, nous voici transportés à Tulle, pour une soirée régionaliste consacrée au folklore bas-limousin ; et huit jours après, nous nous trouvons à 1.916 mètres d'altitude au col die Puymorens, au milieu des troupes de skieurs évoluant sous les flocons de neige et sur des couches de 1 m. 75, qui ne réussirent pas cependant à refroidir l'enthousiasme des rudes chanteurs montagnards.
Deux mois plus tard, « Toulouse-Pyrénées » opère à Roquefort, et nous fait assister, par un impressionnant et précis reportage, aux multiples opérations de la fabrication du fameux fromage. Là, nous percevons distinctement, après les sonnailles des troupeaux de brebis du Larzac, productrices du lait précieux, le bruit régulier des wagonnets, le lourd roulement des camions, le grincement des engrenages de la machinerie, le chant des « cabarières » en travail de manipulation, se répercutant en écho dans les cavernes des caves.
Et c'est, trois semaines plus tard, le voyage au pays des puys volcaniques d'Auvergne, au cours duquel sont données trois fois par jour les descriptions des centres traversés : majesté des monts Dore et des monts Dôme, Clermont-Ferrand et le Puy-de-Dôme, charme des forêts et châteaux du Bourbonnais nous sont présentées en touches vives et colorées. Et cela relevé tantôt de la chanson grave ou mugissante des torrents capricieux, des sources jaillissantes ou du joyeux concert des carillons et des orgues, des chants harmonieux des maîtres-sonneurs du Bourbonnais ; tantôt de l'infernal et lugubre fracas des marteaux-pilons ou des engrenages des usines de coutellerie. Ainsi sont visités et décrits au passage : Evaux, Néris, Montluçon, Hérisson, Bourbon-l'Archambault, Saint-Pourçain, Chantelle, Châteauneuf-Saint-Gervais, Thiers, Vichy, Riom, Châtelguyon, le sommet du Puy-de-Dôme, Issoire, Saint-Nectaire, le Mont-Dore, la Bourboule, — soit quinze émissions sur un parcours de 800 kilomètres.
Et par la voix chaude de conviction — et par ce fait même émouvante — du remarquable radio reporter qu'est M. le docteur René Deguiral, apôtre convaincu et agissant de l'œuvre nouvelle, qui joint au talent d'une parole ardente, l'imagination et la sensibilité d'un poète, la description prend une couleur et une intensité de vie qui rendent présente aux auditeurs lointains l'image même des objets évoqués. Le récit se colore du spectacle vivant que la voix transmet et que l'esprit saisit : le ton, le débit, toute la présentation traduisent sans vain artifice cette émotion des impressions vivement ressenties.
A défaut de télévision, l'auditoire participe néanmoins à un voyage réel, parce que supérieurement interprété. Ainsi les ondes portent à travers le monde quelques aspects de l'âme française, qu'ils se manifestent par la cadence vivement rythmée des bourrées auvergnates, les chants rudes ou mélancoliques du Quercy, du Rouergue ou de l'Auvergne, les mélodies ariégeoises, la traînante mélopée des accordéonistes limousins, la pieuse ferveur des orgues de Sainte-Cécile d'Albi, tous échos de la tradition des races, dont l'intime amalgame a formé notre nation française.
Signalons, en terminant, de façon toute particulière, le dernier radio-reportage réalisé par «Toulouse-Pyrénées», en collaboration de «Montpellier-Languedoc », relayés par les autres postes français : celui de Villefranche-de-Rouergue, le 7 janvier 1934. Il a atteint un degré de perfection (résultat de l'expérience acquise au cours des opérations précédentes) qui mérite d'être signalé. Pendant une heure, il nous a été donné de goûter le charme fait de beauté et d'harmonie, de la vieille cité rouergate. A défaut de l'oeil, l'oreille fut de la fête : et quelle fête ! A la description pittoresque présentée par le docteur Deguiral, immédiatement succédait l'audition, quand les deux ne se combinaient pas.
Il nous fut possible d'entendre, par exemple, avec les grondements de l'Aveyron, les conversations des promeneurs ; puis, en compagnie du reporter, nous pénétrâmes successivement : dans l'atelier du «payrouliè» (chaudronnier) local dont le marteau s'abattait bruyamment sur l'ustensile de cuivre qu'il façonnait ; dans l'usine de conserves où l'exposé des ressources du sol s'accompagna de la préparation et du sertissement des boîtes ; dans les ateliers d'écrasement des noix où se pratiquait, au chant de couplets de circonstance, le triage des cerneaux.
Nous repartons ensuite à travers les rues remplies de vieux souvenirs, bordées de maisons à cours intérieures, aux façades percées de portes monumentales des XVe et XVIe siècles et de belles fenêtres à meneaux, pendant que s'élèvent les accents vibrants de la « Bilofrancato », l'hymne local par lequel s'exprime le sentiment profond de la race. Et à l'instant même s'organise une des plus anciennes et plus curieuses cérémonies du vieux Villefranche : la procession de la confrérie des Pénitents Noirs se rendant, la tête enveloppée de la cagoule, au chant du Vexilla Régis dans leur intéressante chapelle, riche d'art et de souvenirs, dont un érudit tout désigné par ses travaux nous exposa la beauté.
De là nous fûmes conduits vers la cathédrale Notre-Dame, dominée par l'énorme et massif clocher d'où s'égrenaient les notes allègres ou mélancoliques de clairs carillons, — Notre-Dame dressée fièrement au cœur de la ville, à l'angle le plus élevé des couverts qui entourent la belle place carrée tracée au XIIIe siècle, et autour de laquelle allait s'édifier la cité nouvelle, dotée des privilèges accordés par Alphonse de Poitiers. Les curiosités architecturales et artistiques du monument nous sont encore présentées par des érudits qualifiés. Et la fin de l'émission est saluée, à la sortie, par les acclamations de la foule, le chant des orgues et la dernière volée des cloches.
Nous ne saurions terminer cet exposé, si bref et si incomplet soit-il, sans rendre pour les magnifiques résultats obtenus, un hommage mérité au poste Toulouse-Pyrénées, en la personne de son président, M. Devaux ; de son vice-président, M Pigasse ; des réalisateurs et exécuteurs de l'œuvre : M. le docteur Deguiral, l'âme même du service de radio-reportage, et de ses collaborateurs immédiats : M. Rouyre, chef de la station et M. Déoux, du service technique.
Ils réussirent ensemble, dans un accord parfait, à triompher de très grandes difficultés dont il ne fut possible de venir à bout que par une vigilance incessante, une activité de tous les instants, une longue et minutieuse préparation et une belle résistance physique.
Grâce à la station « Toulouse-Pyrénées », les fils exilés des régions où se posa le « micro » vécurent quelques moments heureux, avec l'illusion de se retrouver durant une heure dans la patrie aimée. Retransmises par le poste colonial français, ces auditions ont été entendues des continents lointains, comme en ont témoigné des lettres venues de Syrie et même de Pnom-Penh. Saurait-on contester qu'une telle œuvre est digne à la fois de tous les encouragements et de la reconnaissance du pays dont elle sert si utilement les intérêts ?
Jean DONAT