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Vie de La Brochure
7 janvier 2022

Bourdelle vue par Judith Cladel

 

Dans "Rodin sa vie glorieuse et inconnue", Grasset, 1936

 Judith Cladel rappelle sa jeunesse avec son père et comment gamine elle est prise par cette question : « qu’est-ce que la sculpture ? »

                 

« Celui qui aurait pu me dévoiler le mystère [de la sculpture], c'est Emile Bourdelle. Depuis qu’il avait quitté son Quercy natal pour Paris, il fréquentait chez mon père qui avait pressenti son talent, protégé ses débuts. A la mort de Léon Cladel, la ville de Montauban, l’avait chargé de faire de l’écrivain un grand buste destiné à être érigé sur une Place de la cité. Il continuait à fréquenter fidèlement la famille veuve de son chef et, parfois, il partageait à l’improviste notre dîner. Ces soirs-là, la conversation se prolongeait de six ou sept heures jusqu’à minuit ; un seul sujet l’occupait : Rodin.

Bourdelle, qui n’avait pas encore atteint la trentaine était captivé par le génie de son aîné. Le jeune artiste, aussi fin que doué, avait depuis longtemps pénétré la méthode d’une sculpture qu’il égalait à celle de Michel-Ange et, de Puget, une de ses plus chaudes admirations. Assis au foyer de notre salle à manger, penchant vers les flammes sa jolie tête à la chevelure d’ébène où serpentaient des reflets bleus, à peine, par instant, relevait-il son regard dans lequel l’esprit gascon allumait des éclairs. Il parlait, emporté par l’enthousiasme ; les mots roulaient entre ses lèvres, avec la sonorité rocailleuse de l’accent quercynol, comme les cailloux striés d’or d’un torrent. Cependant son éloquence n’éclairait pas la question qui m’obsédait. Douze coups avaient sonné à la pendule que, debout dans l’antichambre, il s’épanchait encore : jamais amant ne célébra sa maîtresse avec plus de flamme que ce disciple son maître. Ma mère le poussait gaiement par les épaules :

- Allons, Bourdelle, nous recommencerons demain, si vous voulez. Pour ce soir, c’est assez !

Rodin aimait le talent de Bourdelle, son cadet de vingt ans, et sa foi militante dans la sculpture. Il lui confiait l’exécution d’importantes parties de ses œuvres et des modèles à traiter en pierre ou en marbre. De très affectueuses relations s’établirent entre eux. En des lettres belles et passionnées, Bourdelle exposait les raisons de son culte. Celui que, dans une sorte de délire sacré, il nommait le Dieu Pan, répondait à ces effusions avec une tendre amitié paternelle et la sérénité, naturelle chez lui, qui convient à un dieu. Lettresadmirables ; de part et d’autre, elles reflètent le tempérament si divers des deux artistes, des deux hommes(1). A la longue leurs rapports s’aigrirent ; plus leur tendresse avait été profonde, plus leur inimitié fut aiguë et surexcitée semble-t-il, par des personnes de l’entourage.

On m’a souvent répété que parvenu à son tour à la maîtrise et à une gloire presque aussi éclatante à l’étranger que celle de Rodin, Bourdelle dénigrait celui qu’il avait tant aimé. Je l’ignore et ne veux pas le savoir, maintenant que le voilà, lui aussi, retiré dans l’éternel silence. Mais je sais que peu de temps avant sa mort il disait : « Je plains les sculpteurs qui n’ont pas connu Rodin » et qu’il publia sur lui une page où les convictions de sa jeunesse n’ont rien abandonné de leur ferveur ni de leur émotion ; cela suffit, je la conserve comme un testament. »

 

(1) V. Edmond Campagnac : Rodin et Bourdelle d’après des lettres inédites (Grande Revue nov. 1920). – Gaston Varenne : Les Rapports entre Bourdelle et Rodin (Revue de France, 1er et 15 octobre 1934) et autre lien : ICI

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