Le paysan… et le silence est d’or
Je n’oppose jamais le rural et l’urbain ou Paris et la province, autant de notions qui n’existent que pour masquer la seule cruciale, dans le monde des hommes : où est le pouvoir ?
Par contre, dans l’univers naturel, le silence est bien le contraire du bruit, et pour mesurer ce contraire les hommes ont inventé le décibel.
L’urbain est source de bruit mais j’ai appris ces dernières années qu’avec le chant du cop le rural serait aussi source de bruit !
Il est de bruits comme de tout, l’humain s’adapte si bien que le paysan n’entend pas le chant du cop et l’ouvrier pauvre qui vit à côté de la voie ferrée, car le foncier y est moins cher, n’entend plus le train. L’inconscient fait son travail.
Ceci étant, il ne viendrait pas à l’idée d’un riche citadin de construire sa maison au bord d’une voie ferrée, lui qui, pourtant, a les mêmes capacités d’adaptation que quiconque !
C’est qu’au bout d’un moment le bruit tape sur le système et à voir ceux qui manipulent le marteau-piqueur nous n’avons pas tous le même système. Il existe à présent des protections pour les oreilles.
Mais revenons au proverbe bien connu : la parole est d’argent mais le silence est d’or que l’on peut coupler avec cet autre : qui ne dit mot consent.
Nous sommes dans une société où, la logique paysanne ayant été balayée, le bruit s’est fait bavardages de plus en plus présent et pressent.
La culture orale au cœur d’une culture qui a traversé les siècles était la pierre angulaire des rapports humains quand l’écrit vivait sur les marges.
Et pour conclure une affaire il suffisait de dire : « Tu as ma parole », mot bref accompagné du geste classique, la poignée de main.
Il ne fallait y voir aucun mépris de l’écrit, du contrat écrit, de la signature donnée, simplement l’histoire était ainsi. Après avoir donné sa parole il n’y avait rien à ajouter.
Dans la logique de l’accumulation capitaliste l’écrit est conduit à noyer l’écrit : le contrat est d’argent mais la note en bas de page est d’or ! Et le jour du procès, des avocats savants payés à prix d’or, se devront de démêler le vrai du faux.
J’ai pendant longtemps été étonné de constater, avant la révolution et un peu après, la présence massive des notaires dans les moindres villages, et d’une noblesse de robe souvent enrichie.
Si économiquement on disait «tu as ma parole» et l’affaire était conclue, il n’y avait pas de mariages sans contrat écrit suivant cette autre culture : les paroles passent mais les écrits restent.
En fait, il suffit d’étudier un peu la complexité sociale avant la révolution pour comprendre, un que le simple habitant était noyé dans le maquis des incohérences, et deux qu’il fallait au moins un avocat pour y voir un peu clair, avocat dont la parole est d’or et le silence inquiétant.
En 2021 lisez n’importe quelle loi et vous constaterez qu’elle laisse aux avocats de quoi travailler… Parfois dans les détails, des avocats du monde ouvrier y gagnent leur journée : ainsi grâce à un dossier bien ficelé un avocat a pu démontrer qu’un syndicaliste de la SNIAS avait eu un plan de carrière ralenti à cause de ses engagements, et qu’il fallait une réparation qui a été obtenue (10000 euros pour chacun).
Qu’est-ce que le pouvoir ? L’instrument qui permet à une minorité d’effacer la majorité en lui faisant croire qu’elle est la minorité. Un tour de force qui, suivant les logiques économiques, pervertit l’oral ou l’écrit, le bruit ou le silence. Aujourd’hui des millions de gens ne vont plus voter car ils jugent que leur silence est d’or. Et de ce silence nouveau, José Saramago a fait un roman : Essai sur la lucidité.
J-P Damaggio