Jean Salut en l'an 2000
Attitude Rugby n°12 décembre 2000
Avec Astre, Rives, Cester il fallait se lever de bonne heure pour songer à gagner au TOEC. Aujourd’hui, Jean Salut dit :
« Si j’avais été un peu sérieux, si je m'étais un peu soucié de faire carrière, j’aurais signé bien avant au Stade Toulousain. »
Il y est arrivé en 1972 et quand il a debarqué dans les locaux du grand club, les dirigeants qui étaient là ont cru qu’il venait chercher des places. Quand il a dit que c'était pour signer, ils ont cru qu'il voulait se foutre de leur gueule. Jean Salut à Toulouse, surtout auprès des bien pensants du Stade Toulousain de l’époque, avait une sale réputation.
« Elle n'était pas imméritée. Je jouais au poker, on y rencontre des truands, des petits ou des grands macs, j'ai un peu flirté avec ce milieu-là mais sans jamais franchir les limites de la loi. Au pire, je me suis fait coller un pétard sur le bide par des gens qui les exhibent un peu trop facilement pour oser s'en servir. »
Au pire aussi, pour les patrons des boîtes et des bistrots de nuit toulousains, Salut était le type qui vous déclenchait une bagarre presque à tous les coups. Et souvent pour rigoler.
Et pourtant pendant plus de la moitié du temps où il a joué en nationale, l'homme fut lycéen puis étudiant. Sept années de facs diverses dont pour finir, l'école de kiné où il obtient son premier diplôme. Pendant tout ce temps là, il a joué le jeudi en universitaire et, jamais plus ensuite, le stade U n'a vu autant de monde ! Des milliers de personnes pour le voir et l'applaudir. « Euh ! beaucoup pour m'insulter aussi parce que je n'étais pas un ange... » Il y avait ça aussi dans le rugby toulousain, les pro et les anti Salut.
Parmi les pro- Salut, il y avait tous les joueurs de l’époque, en tous les cas les plus grands.
« Moi, je l’ai connu pour la première fois à 18 ans. dit Pierre Villepreux. Je jouais avec Le limousin et lui contre les Pyrénées. C'était déjà un superbe joueur.» d’ailleurs, c’est sans doute à cette époque-là que la réputation de Jean Salut commençait à prendre corps.
« J'ai signe au TOEC à 15 ans. Par fierté, j’ai refusé de jouer avec les cadets, parce que je trouvais que c était les petits. Un entraîneur m’a pris sur le terrain, il m a tapé des coups de pied dans tous les coins et j'ai tout rattrapé Il a dit : « Bon. Tu joueras arrière dimanche avec les juniors. » Et puis ensuite, j'ai joué demi de mêlée, centre, demi d'ouverture, et troisième ligne, c’est le seul poste qui m a plu. »
Parce que Salut aimait en découdre, retourner des gros et surtout aller coincer les ailiers à l'autre bout du terrain car il allait vite Salut. «A quatorze ans, j'étais un nabot. Et puis j'ai pris 20 centimètres et 30 kilos, je suis passé de 15 à 11 secondes au 100 mètres. »
Un joueur exceptionnel, c'était forcément un type qui prenait tout ça comme un jeu. « Avant une sélection en équipé de France, je pouvais aller faire un match en universitaire, ou jouer à toucher pieds nus avec des copains derrière le Stadium. » Une personnalité telle que la raconte Maso : « Un été, il était venu passer quelques jours à la maison. On faisait la fête mais moi tous les matins, j'allais courir. Pendant quatre jours, il est venu et puis il a dit : « Oh ! Jo ! C'est les vacances. » C'était lui. Je crois qu'il ne s’est jamais entraîné parce que pour lui le rugby c’était un jeu et peut-être toute la vie qu’il traverse, avec une sorte de dérision. »
Un joueur exceptionnel, c'était aussi forcément un provocateur et même un être qui pouvait être imbuvable tant il faisait sentir sa domination. Tel le Cyrano de « A la fin de l'envol je touche ». Salut disait à son adversaire « toi, je te passe ici ». « Et je le passais ici, au coup tombant, c'est un terme de poker. » Mais comme Cyrano de Bergerac, Jean Salut était plus qu'un orgueilleux. « Il était en avance sur son temps et c’est sans doute ça qui l’a desservi, songe Villepreux. Il ne rentrait pas dans les critères de l'époque. Il pouvait taper des drops du gauche ou du droit, se retrouver en position de trois-quarts centre, d’ailier, tenir sans faiblir son poste en troisième ligne, au large, passe à gauche, passe à droite. Mais en équipe de France, son jeu le rendait incontournable quand on gagnait et puis fautif quand on perdait. »
Alors il n’a pas fait de vieux os comme international. Neuf sélections en tout dont quelques-unes lors du grand chelem de 1968. En 1969 il s'accroche avec un haut dirigeant de l’époque. « Je ne dirai pas son nom mais c'était un porc, le seul type que j’ai vu se gratter la tête à table avec sa fourchette. Il nous parlait comme à des chiens ; j’ai répondu. Il m’a dit que la prochaine fois je resterai à Toulouse. J’ai rétorqué que ça me ferait bien plaisir de ne plus voir sa gueule. Et ça a été fini.»
Et c’est bien dommage. « C’est un des plus grands joueurs avec qui j'ai eu la chance de jour dit Maso. Pour son premier match en équipe de France, un de ces matchs ardus contre la Roumanie, c'est lui qui plante l’essai de la gagne. Car ce débutant dans une équipe qui comptait dans ses rangs les Carrère, Herrero, Dauga, a pris tout seul l’initiative de jouer une pénalité à la main, il a feinté trois ou quatre Roumains avant d’aplatir. C’est là que Jean Prat, notre entraîneur lui a dit : "Jusqu’à maintenant je t’appelai jean, maintenant ce sera Monsieur Jean. » Ça lui est resté."
"Comme son caractère trempé qui faisait qu’il n'hésitait jamais à rentrer dans le lard de ses contradicteurs, même haut placés, toujours avec beaucoup d'humour. Cela ne l'a pas servi pour faire carrière en équipe de France. »
C’était une époque dictatoriale où des dirigeants qui étaient devenus des joueurs d'un autre âge voulaient que le temps s'arrête et que recommencent les parties d’autrefois.
« Salut, il aurait dû être un joueur d'aujourd'hui. dit Pierre Villepreux. Il pourrait développer un potentiel extraordinaire. Et peut être même sortir le jeu de quelques impasses où il s'est fourvoyé. »
Salut, c'est maintenant un type qui a la dent très dure et l'on peut supposer que c'est dans les moments où lui-même pense qu'il aurait dû être un joueur d'aujourd’hui.
« Quand on me dit que le rugby aujourd'hui va plus vite, ça me fait rigoler. J'ai joué deux ans à l’ouverture au Stade Toulousain à 33 et 34 ans. Je pensais que je jouais en marchant. Mais pas plus que certains demis d'ouverture d’aujourd'hui. Je ne pense pas que les performances physiques aient augmenté tant que ça. Le rugby va plus vite dans les équipes où on sait que le ballon va toujours plus vite que le bonhomme. Et ça a toujours été vrai. »
Après tout. Jean Salut peut bien penser qu'il était le plus fort, parce qu'il ne doit plus grand-chose au rugby :
« Je n'ai jamais touché un sou. La première prime de match, 100 francs, mon père m’a interdit de la toucher en disant que si j’avais besoin dune paire de chaussures, il pouvait me la payer lui- même. Ensuite je n'ai rien demandé. Au rugby, je ne travaillais pas, je jouais... »
Il peut bien penser qu'il était le meilleur parce que les meilleurs l'attestent. Et puis de toute façon, dans son cœur, il n'y a pas seulement de l'orgueil. Il dit des choses comme : « Maso et Trillo, je m'arrêtais en plein match pour les voir jouer. » Ou bien : « Walter, il était toujours sous les renvois et n’en n'a jamais manqué un. » Ou encore : « Christian Carrère, c'était une bombe, impossible à arrêter. »
Monsieur Jean a beaucoup aimé ceux avec qui il a joué. Et même quelques-uns avec qui il ne jouera jamais : «Colomiers. Ils jouent comme nous, mais plus rite. Sans doute grâce à ce demi de mêlée qui est très bon. »
Alors, Monsieur Jean est nostalgique.
«J'aimerais que le rugby redevienne joyeux. J'ai imaginé qu'on construise un mur tout autour d'un terrain, avec une porte de chaque côté. On mettrait le feu au terrain et je suis sûr que la majorité des joueurs iraient foutre des coups de tête dans le mur plutôt que de passer par la porte. Ça me désole. »
Jean Salut est un homme libre, il dit ce qu’il pense et il pense sans détour. Il dit : « Je suis tout petit ! 1 mètre 77 alors je disais 87 kilos pour ne pas passer pour un gros lard. En fait, j’en faisais 94. »
Maintenant il en a perdu. Mais quoiqu'il en soit des trahisons du corps. Jean Salut va bien et il vit près de Toulouse.
