Georges Marchais 22 janvier 1980
C’était presque une autre époque. Un débat de 90 minutes à Cartes sur table. Alain Duhamel et Jean-Pierre Elkabbach face à Georges Marchais.
A relire le débat je prétends qu’il s’agissait là d’une date historique dans un moment de bascule globale de l’histoire avec la victoire de Khomeiny en Iran. L’URSS venait de répondre favorablement à l’invitation du gouvernement Afghan en envoyant des militaires pour le soutenir. De Moscou, Georges Marchais avait donné son accord. Il le confirme. Avec des arguments que je ne partageais pas. Pas parce qu’ainsi il donnait à l’adversaire le bâton pour se faire battre, mais parce que le problème ne pouvait être résolu par une intervention militaire, l’histoire le démontre partout. Or l’essentiel du débat va porter sur cette question.
Avec à la fin la question de la future élection présidentielle et là aussi Georges Marchais scie la branche sur laquelle il est assis. « Voilà ce que nous disons : il faut battre Giscard. Et il faut placer le candidat communiste en tête de la gauche.» Sauf que pour l’électeur ordinaire si Marchais est en tête de la gauche (donc au second tour) alors Giscard peut gagner contre lui ! Tandis que si c’est Mitterrand… Par sa phrase Marchais incite l’électeur de gauche à voter Mitterrand ! Que le PCF fasse le meilleur score possible subissait comme objectif.
Humanité 22 janvier 1980
Alain Duhamel :
Enrico Berlinguer a dit qu'il considérait que l'intervention soviétique en Afghanistan était « inexcusable ». Vous avez un avis différent. Pourquoi ?
Georges Marchais : Tout d’abord, pour tout ce qui concerne les prises de positions des différents partis politiques sur la situation internationale, il convient d’être rigoureux. J’entendais dire, tout à l’heure, sur votre antenne, que le P.C.F. était isolé, qu’il se trouvait seul. Erreur ! Grave erreur ! Vous le savez, dans la dernière période, j’ai beaucoup voyagé. J’ai rencontré treize ou quatorze chefs d’Etat, responsables de partis politiques ou dirigeants de mouvements nationaux. J’ai constaté beaucoup de points communs entre le P.C.F. et ces responsables dans leurs luttes pour le progrès, pour un nouvel ordre international, pour la paix. Je ne nous trouve donc pas isolé. J’ajoute qu’il est arrivé au P.C.F. de se trouver seul sur ses positions. C’était le cas en 1934, en 1939. Face aux guerres d’Indochine et d’Algérie. Et, chaque fois, le P.C.F. a eu raison. Il convient donc d’examiner sérieusement les prises de positions des partis politiques sur les questions internationales ; il convient de voir si elles sont justes ou non, de les confronter à l’expérience.
En ce qui concerne l’Afghanistan, de quoi s’agit-il ? Il s’agit du droit des peuples à déterminer eux-mêmes, en toute circonstance, le régime social qui leur convient ; du droit des peuples à leur indépendance ; de la non- ingérence. En ce qui concerne le Parti communiste, sa position est sans équivoque. Nous sommes pour le droit inaliénable de chaque peuple à sa véritable indépendance nationale, à son droit à déterminer lui-même le système social qui lui convient le mieux. C’est là une position de principe à laquelle nous sommes fermement attachés.
Mais nous vivons dans un monde où deux systèmes s’affrontent : le capitalisme et le socialisme. Or, il est clair que le système capitaliste n’entend pas laisser aux peuples le droit de décider eux-mêmes de leur avenir. L’impérialisme intervient partout où il le peut pour empêcher les peuples de choisir le régime social qu’ils souhaitent. On pourrait donner beaucoup d’exemples d’intervention de l’impérialisme, qu’il soit américain, français ou autre, en Europe, en Asie, en Amérique ou en Afrique. J’ai dans mon dossier un document qui montre qu’en France, on décore des unités de l’armée française pour leurs interventions dans les affaires intérieures des peuples en Afrique.
Laisser faire l’impérialisme ?
Dans ces conditions, que doivent faire les forces progressistes ? Se contenter d’affirmer un principe, un objectif... et laisser l’impérialisme intervenir par tous les moyens, politiques, économiques, militaires ?
Ainsi en Angola, il aurait fallu dire « laissons faire l’impérialisme », et sacrifier des années de lutte du peuple angolais ? Au Nicaragua, l’impérialisme américain a apporté son soutien au régime fasciste de Somoza… »
Fin du débat :
Alain DUHAMEL. — Etes-vous prêt à pratiquer le désistement aux élections présidentielles si le candidat socialiste arrive avant le candidat communiste ?
Georges Marchais — Vous dites « si... », mais ce ne sont pas les « si » qui intéressent les travailleurs. Avec des si, il y aurait du travail pour les chômeurs ; les cheminots n’auraient pas de problèmes et ils n’auraient pas fait la grève la semaine dernière ; nous réglerions tous les graves problèmes posés par la crise...
Mais, finalement, votre question est un enterrement de première classe. Déjà Crépeau, le président du Mouvement des radicaux de gauche, la semaine dernière, a dit : «Il faudra un gouvernement sans les communistes.» Et vous, vous demandez : «Pour qui voterez-vous au second tour ?». Eh bien ! le candidat communiste luttera pour la première place. C’est une question capitale car sans un Parti communiste fort, on ne changera pas. Le candidat communiste mènera la bataille pour être en tête de la gauche au premier tour. C’est possible. Et je crois même qu’il le sera. En tout état de cause nous n’avons, nous, jamais privilégié la droite qui a toujours été l’adversaire de classe. C’est pour cela aussi que nous voulons une union solide et nouvelle. Voilà ce que nous disons : il faut battre Giscard. Et il faut placer le candidat communiste en tête de la gauche.
