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Vie de La Brochure
10 février 2022

Nouvelles de Patrick Tort

Marx-et-le-probleme-de-l-ideologie

Ce livre reprend une obsession de Patrick Tort qui a fait l'objet de travaux divers. En voici la présentation :

"La théorie de l’idéologie dominante renferme chez Marx une contradiction.

            Réduite à sa thèse manifeste, explicitée au cœur de la polémique contre la nouvelle philosophie critique, L’Idéologie allemande installe son objet dans l’innocence d’un reflet, dans l’involontaire d’une croyance, dans la sincérité d’une illusion que partagent ceux-là mêmes qui l’élaborent – les « idéologues » de la classe dominante – et, tout autant, ceux qui la dénoncent comme telle et qui pensent ainsi changer le monde en corrigeant des représentations : les philosophes « critiques » allemands.

            Mais, dans les interstices de ce texte, et plus nettement encore dans le premier livre du Capital, la référence expresse de Marx, à travers le XVIIIe siècle, à ces archétypes de la fonction politico-idéologique et à ces spécialistes de la régulation sociale qu’étaient les prêtres de l’Égypte initiateurs des cultes idolâtriques fait basculer la thèse de l'innocence de la production idéologique dans son extrême opposé. L’idéologie dominante devient alors une mystification calculée, un jeu d’artifices, un outil de l’influence, une force d’assujettissement à des simulacres construits, s’exerçant en direction des producteurs dominés, et manœuvrée depuis une position de savoir apte à exclure toute « illusion » sur son origine, son lieu d’application et ses conséquences matérielles : la reproduction des rapports de production et de la division du travail, dont la caste sacerdotale est elle-même le produit.

            Ces deux thèses en conflit latent fournissent la structure et les termes réels de la problématique de l’idéologie chez Marx : du dépassement de leur opposition dépend aujourd’hui, pour une grande part, la nouvelle intelligence de la lutte idéologique."

Un présentation de Patrick Tort sur Le Monde diplomatique

Du bon usage de Charles Darwin

PARMI les débats qui traversent actuellement la biologie évolutionniste, certains dépassent le cadre de ta discipline. C'est le cas dés que l’on cherche à appliquer le raisonnement évolutionniste aux phénomènes sociaux et à lier certaines formes de domination sociale et des trajectoires d'évolution. À tel point que, par moments, on pourrait avoir l'impression que la biologie évolutionniste constitue la nouvelle figure d'un phénomène ancien ; la naturalisation des phénomènes sociaux, qui conduit à l'apologie de l’ordre social existant et à la condamnation de toutes tentatives politiques de la modifier. C’est ce contexte polémique qui fait toute l’importance de l'édition par Patrick Tort des oeuvers de Charles Darwin. Entreprise en 1999, elle comptera trente cinq volumes. Un tiers sont parus, dont, récemment L’expression des émotions qui date de 1872(1).

Dés le Journal de bord du voyage de Beagle (2), il apparaît que, si le jeune naturaliste au fil de son périple autour du monde et dans sa collecte des observations qui serviront de fondement a la théorie de l’évolution, se montre un analyste avisé des phénomènes humains, on ne perçoit chez lui aucune naturalisation des phénomènes politiques ou sociaux. Il a par exempte des mots très durs contre l’esclavage et la manière dont sont traités « ces hommes que les sauvages policés d’Angleterre considèrent à peine comme leurs frères, même devant Dieu». Car ce refus de considérer l’autre comme son semblable n'est pas la conséquence légitime de la sélection naturelle appliquée à l'échelle des relations humaines interindividuelles mais au contraire la marque d’un refus du produit le plus raffiné de ce processus de sélection : la civilisation.

Cette dernière naît notamment dans la communication des émotions, qui fait l'objet de L’expression des émotions. On y voit Darwin procéder de la même manière que dans La Filiation de l’homme (dont l’ouvrage constitue un chapitre autonomisé) : tout en recherchant la continuité qui rattache l'expression (et donc la communication) des émotions animales et humaines, il insiste également sur la spécificité de cette dernière. Son raffinement va en effet jusqu’à l'inhibition, par exempte, de la douleur, due selon lui à un double motif : éviter de faire de la peine à l’autre (du fait de la compassion, vertu sociale sélectionnée chez l'humain) et pouvoir compter ainsi sur l’aide plus efficace de sa part. C’est notamment dans le jeu subtil ouvert par ce décalage entre le sentiment et son expression que viennent se loger la complexité des relations sociales et leur autonomie relative, mais également, selon Tort, les fondements potentiels d'une morale altruiste, et donc d’une éthique du civilisé, aux antipodes du «chacun pour soi» professé par les chantres contemporains de l’adaptation individuelle.

Guillaume FONDU.

(1)   Charles Darwin L’expression des émotions  chez l’homme et les animaux, traduction et édition de Patrick Tort ; précédé de Patrick Tort, L’origine de la sympathie, Honoré Champion, coll « Classiques » Paris 2021, 672 pages, 29 euros cf. également Patrick Tort Darwin et la science de l’évolution, Gallimard coll « Découvertes » Paris 2020 160 pages 16,20 euros

 (2) Charles Darwin, Journal de bord [diary] du voyage du Beagle (1831-1836), traduction de Christophe Bernard et Marie-Thérèse Blanchon, Honoré Champion 2012

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