Gigabanks et oligarques
Autrefois il existait un face à face : à Moscou TOUTE l’économie était sous contrôle politique, et à Washington TOUTE la politique était sous contrôle économique. En Europe, existèrent des tentatives d’équilibre entre les deux pouvoirs, du nom de social-démocratie.
Inévitablement le système soviétique courait à sa perte sans que ça veuille dire effondrement de l’URSS. Mais sans ce système, la Russie tenait à redevenir la Russie, peut-être sous prétexte que dans l’URSS, la Russie avait beaucoup perdu au bénéfice des autres Républiques, comme l’Allemagne croit beaucoup perdre au bénéfice du sud de l’Europe.
Bref le capitalisme pouvait penser que sa victoire était d’autant plus totale, que même en Iran la Révolution islamique avait remis en selle une forme de capitalisme. Seul le Mexique résistait mais un accord commercial du nom d’ALENA en 1994 allait en finir avec le système du PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel !).
Et à parler du Mexique il se trouve que depuis longtemps je lis un quotidien réalisé au départ par l’université de Mexico, La Jornada, où le dimanche un chroniqueur économique Alfredo JALIFE-RAHME apporte des informations précieuses même si je suis rarement d’accord quant aux conclusions qu’il en tire.
Dimanche dernier il faisait le bilan sur les quatre « gigabanks » qui contrôlent la vie économique des USA par le contrôle des médias et le contrôle du politique. Certains pensent que le débat démocrates /,républicains c’est bonnet blanc et blanc bonnet, ce qui n’est vrai que si on croit que le capitalisme n’est pas contraint de se révolutionner en permanence. Nous nous trouvons face à ce paradoxe : depuis les années 1980 la révolution n’est plus une action CONTRE le capitalisme mais au SEIN du capitalisme !
La meilleure preuve en est donnée d’abord par la Russie qui en cinq ans est devenu un pays plus capitaliste que les pays capitalistes ! La preuve ? Les pouvoirs économiques qui étaient inexistants sont devenus les fabricants des pouvoirs d’Eltsine-Poutine ! Dès 1996 le financier Boris Berezovski révélait qu’un groupe de SEPT banquiers avait assuré la réélection du chef de l’État Eltsine. Il ajoutait, non sans forfanterie, que ces « sept » contrôlaient « la moitié de l’économie ».
Quand au pays capitaliste par excellence, qu’est le pays «communiste», du nom de Chine, le phénomène fut un peu antérieur puisqu’il date de 1972 quand Nixon rencontre Mao à un moment où la Chine veut piéger son adversaire au Vietnam, l’URSS. Je sais que pour se consoler de cette situation certains préfèrent le capitalisme chinois à celui des USA, comme autrefois, parfois les mêmes, préféraient le communisme chinois à celui de Moscou.
Sauf que Russie et Chine ont décidé de révolutionner le capitalisme à leur manière historique : une alliance différente entre dictature politique et pouvoir économique. A ce jour l'armée chinoise est restée en Chine.
C’est ainsi que dimanche je lisais un article sur les gigabanks et jeudi j’apprenais que Poutine avait réuni ses oligarques pour leur dire : « Vous allez perdre des milliards mais pas de souci vous les retrouverez vite ! » Une situation impossible à Washington où les forces économiques ont besoin de stabilité car toute perte, même momentanée, risque de faire tomber le château de cartes sur lequel elles vivent. On retrouve, mais sous une nouvelle forme, le blockhaus face au château de cartes ! Un blockhaus qui fut en effet aux pieds d’argile mais qui peut se reconstituer en inventant une troisième voie !
Poutine aujourd’hui, comme tous les dictateurs avant lui, sait les faiblesses de la démocratie qui sont toujours plus considérables de jour en jour, la plus grande étant l’indispensable confort auquel aspirent les populations. Avec cette illusion à la clef : les politiques sont à la merci des électrices et des électeurs, alors qu’en fait, ils sont prisonniers des forces économiques ! Une tenaille saignante !
Poutine peut dire aux oligarques que, par sa faute, ils vont beaucoup perdre, car les populations ne constituent pas l’autre branche de la tenaille ! Franco avait su s'appuyer sur le banquier March qu'il oublia après la victoire, comme Poutine rejeta plusieurs des premiers oligarques pour fabriquer les siens. Est-ce un retour de la domination du politique sur l'économique ? Non car l'économique a sa marge de manoeuvre sur la planète entière. Ce qui est sûr c'est que les populations sont le dernier des soucis des uns et des autres alors que par leurs luttes sociales propres aux démocraties, elles ne peuvent être totalement piétinées.
Quand j'étais membre du PCF (jusqu'en 1987) je n’ai jamais pu soutenir l’URSS car dans aucun pays, 98% de la population peut approuver un pouvoir permanent (c’était pareil au Mexique du temps du PRI). Ce 98% était là pour masquer des contradictions inévitables ce qui ne signifie pas que le pouvoir ne tentait pas de satisfaire les populations.
Poutine veut donc inventer un nouveau système. Envahir l’Ukraine n’a rien à voir avec envahir la Tchécoslovaquie. Il va pouvoir offrir l’Ukraine aux oligarques ! Sauf que si les populations russes lui sont globalement soumises, c’est exactement le contraire d’une bonne partie des populations ukrainiennes dont les tendances extrémistes vont être renforcées. Pour moi l'action en Syrie et en Ukraine sont du même ordre.
Mais revenons aux gibaganks.
Quand, en 1974, je suis arrivé aux USA pour y vivre deux ans, j’ai été sidéré par le système bancaire. Alors qu’en France un chèque du Crédit Agricole pouvait se retirer partout, aux USA il n’était valable que dans la banque où était le compte ! Donc il n’y avait pas de chéquiers nominatifs mais des chéquiers en accès libre sur les tables ! (d'où les travellers chèques au sein même du pays). On m’expliqua que c’était l’effet des lois antitrusts qui émaillent l’histoire des USA. Pas plus qu’avec Keynes il s’agit de social-démocratie mais au contraire de permettre au capitalisme d’apporter le bonheur à tous.
Sauf que depuis, les banques autonomes se sont fédérées, et il en reste trois : BlackRock/ Vanguard/ StateStreet, trois noms qui nous sont inconnus et qui pourtant contrôlent le pays, si on y ajoute Fidelity (FMR) ! Alfredo JALIFE-RAHME est conforté par un travail de Bernie Sanders au Congrès qui cependant a oublié la dernière qui est à Boston, chez lui ! Les banques connues sont JP Morgan Chase, Wells Fargo, Citibank et d’autres, mais elles sont sous le contrôle des quatre géantes. Il a été répondu à Bernie Sanders que le Congrès n’avait pas à se pencher sur cette question. Par contre celle des GAFA est au cœur d’une discussion actuelle du Congrès avec des propositions :
« Serait-ce bientôt la fin des géants de la tech ? « L’Amérique en a assez », a assené le démocrate David Cicilline mercredi, lors de l’examen par une commission parlementaire d’une série de projets de loi qui ouvrent la voie à de potentiels démantèlements de Google, Facebook, Apple et Amazon, les fameuses Gafa.
« L’avenir de notre économie va-t-il être défini par le succès des meilleures entreprises avec les meilleures idées, ou simplement les plus grosses sociétés avec les plus gros budgets de lobbying ? », a demandé David Cicilline [sur la photo], président de la sous-commission sur l’antitrust. »
Telles sont les réflexions que me suscitent la situation actuelle. J-P Damaggio
