1875 : une ouvrière de Caussade
Ce texte est impressionnant. Par l'effet d'un fait divers il témoigne de l'exploitation ouvrière dans les chapeaux de paille. Un travail qui commence à 6 h. Et un avocat plus soucieux de briller que de comprendre. Et enfin la condamnation aux travaux forcés comme si ce n'était pas la condamnation de tout travailleur, les travaux forcés ! J-P Damaggio
Courrier du Tarn et Garonne du 4 septembre 1875
Audience du 3 septembre. Infanticide. La femme Bosc est âgée de 42 ans; elle habite Caussade, où elle s’occupe comme ouvrière à la fabrique de chapeaux de paille de M. Fonteille; sa fille travaille à la même fabrique, et s’est mariée depuis peu; elle se trouvait, au mois d’avril dernier, dans un état de grossesse assez avancée. La femme Bosc, elle aussi, était enceinte, et au lieu de se réjouir comme son mari de l’augmentation tardive que son état présageait prochainement à sa famille, elle s’en affligeait profondément, et cherchait par divers moyens à donner le change à l’opinion publique.
Un jour, cependant, son malaise, son visible état de souffrance, la forcèrent à quitter précipitamment la fabrique: elle était déjà prise des douleurs de l'enfantement : sa fille est envoyée auprès d’elle pour la secourir. «Va-t-en, fainéante, lui est-il répond ? je n’ai qu’un grand mal de tête, cela ne sera rien. » Son mari arrive le soir, s’informe avec intérêt de l’état de la malade : toujours même réponse : «Je n’ai rien, c’est un grand mal de tête, mais c’est passé maintenant et demain j’irai travailler.»
Le lendemain, en effet, on la voit à six heures du matin, elle se montre à divers endroits et revient à la fabrique au milieu de la journée, mais si pâle, si défaite que personne ne doute qu’elle vient d’accoucher.
Déjà même on soupçonne un crime : le juge de paix est informé. Il envoie chercher la femme Bosc ; celle ci nie son accouchement. Après les constatations médico-légales, elle nie encore, et ce n’est que devant le cadavre de son enfant qu’elle se jette affolée au cou du juge de paix, en s’écriant : "Je vais tout vous dire, il était mort." L’autopsie a parfaitement démontré que l’enfant était viable et bien conformé, et que s’il est mort bientôt après sa naissance, c’est qu’il a été asphyxié. Le silence obstiné de la femme Bosc, soit auprès de sa fille, soit auprès de son mari lui-même, l’absence complète de secours, ses dénégations imprudentes devant la justice, sont une preuve certaine de son crime, que viennent encore corroborer les traces d’ongle trouvées sur le cou de l’enfant. Si la femme Bosc n’avait point été coupable, et que son enfant eût été mort-né, comme elle le dit, n’était-ce point le cas d’appeler immédiatement au secours et de faire constater, sur l’heure, l’état du cadavre ? et d’ailleurs, pourquoi nier l’accouchement, pourquoi cacher l’enfant dans une boite et dissimuler la boite elle-même dans une cheminée, en quelque sorte barricadée? Tout cela est inexplicable sans le crime, et c’est le crime que je vous invite à punir, a dit le ministère public, après un réquisitoire des plus incisifs. Le défenseur, Me de Selves, a bien essayé de nier la honte inexplicable qu’éprouvait la femme Bosc au sujet de sa grosseur ; il a cherché à expliquer le silence obstiné de sa cliente; il a dit à MM. les jurés que s’ils acquittaient l’accusée, celle-ci n’en resterait pas moins entre les mains de la justice, et qu’on la poursuivrait immédiatement pour défaut de déclaration d’acte de l’étal-civil. Mais ici, que M. l’avocat nous permette une observation : pourquoi vouloir, à tout prix, que le mari et la fille aient connu l'accouchement, pourquoi faire ainsi deux nouveaux coupables ? pense-t-il que MM. les jurés, persuadés déjà par l’évidence de la cause, aient été fortement émus en faveur de la femme, par l’idée qu’ils avaient peut-être été, dans la famille, trois à connaître le crime ? C’était là, à notre avis, un mauvais argument, placé du reste tout exprès pour faire ressortir les beautés oratoires qu’on retrouvait partout ailleurs dans sa remarquable plaidoirie. La femme Bosc a été reconnue coupable d'infanticide, mais son passé irréprochable, l’honorabilité de son mari et de ses enfants, et surtout ses huit grossesses précédentes lui ont valu les circonstances atténuantes : la Cour, entrant tout-à-fait dans les vues du jury, l’a condamnée au minimum de la peine, c’est-à- dire, aux travaux forcés pour cinq ans.
